Marine Le Pen rend hommage à Dominique Venner, suicidé dans la cathédrale Notre Dame

lundi 27 mai 2013.
 

- A) Dominique Venner, suicide d’un théoricien radical de l’extrême droite (par David Doucet, Les Inrocks)
- B) En rendant hommage à Venner, Marine Le Pen renoue avec l’extrême droite radicale

A) Dominique Venner, suicide d’un théoricien radical de l’extrême droite (par David Doucet, Les Inrocks)

Le théoricien d’extrême droite, Dominique Venner, s’est suicidé ce mardi devant l’autel de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Marine Le Pen lui a rendu un hommage. Une position étonnante compte tenu du parcours radical de Venner.

Dominique Venner s’est suicidé ce mardi 21 mai devant l’autel de la cathédrale Notre-Dame de Paris en se tirant une balle dans la bouche. Marine Le Pen lui a immédiatement rendu hommage. Inconnu du grand public, Venner était un théoricien radical et un activiste violent.

Dans un billet daté du même jour, publié sur son site personnel, Dominique Venner dénonçait le projet de loi mariage pour tous, contre lequel il se battait depuis plusieurs semaines. Faisant allusion à la manifestation des anti-mariage pour tous prévue dimanche 26 mai, il prévenait qu’”il ne suffira pas d’organiser de gentilles manifestations de rue pour l’empêcher”.

Avant d’écrire :

“Il faudra certainement des geste [sic] nouveaux, spectaculaires et symboliques pour ébranler les somnolences, secouer les consciences anesthésiées et réveiller la mémoire de nos origines. Nous entrons dans un temps où les paroles doivent être authentifiées par des actes.”

Ce geste n’a rien d’étonnant rétrospectivement. De Yukio Mishima à Drieu La Rochelle, Venner a toujours fait preuve d’une fascination morbide pour des écrivains nationalistes qui se sont donnés la mort.

Un redoutable activiste

Né le 16 avril 1935 et marqué par l’influence d’un père architecte qui fut membre du Parti populaire français, durant l’Occupation, Dominique Venner s’est engagé très jeune dans l’armée française. Volontaire durant la guerre d’Algérie, il participera au conflit dans une unité de para.

Dans les années 50, Venner portera bien son nom. Au cours d’une permission durant l’été 1955, il prend contact avec Jeune Nation, un groupuscule d’extrême droite radicale fondé par les frères Sidos. Quelques mois plus tard, il se retrouve à la tête du mouvement qui ne compte alors qu’une centaine de membres.

Après avoir quitté l’armée en octobre 1956, Venner passe à l’activisme violent. Au moment de l’intervention soviétique en Hongrie, Venner détourne une manifestation qui se déroule sur les Champs-Elysées avec des militants de Jeune Nation pour l’orienter vers le siège du Parti communiste qui est envahi et mis à sac en partie. Un an plus tard, c’est l’ambassade américaine qu’il prendra pour cible.

Les deux principaux animateurs de Jeune Nation échouent en prison pour avoir soutenu le putsch des généraux d’Alger, en 1961. Proche de l’OAS, Venner est incarcéré dès 1961, Pierre Sidos l’année suivante.

Après 18 mois de prison, Dominique Venner se lance dans la rédaction de deux textes : Pour une critique positive et Qu’est-ce que le nationalisme ? qui vont faire de lui une référence dans les milieux intellectuels d’extrême droite durant une décennie. “Pour commencer, il faut créer les conditions d’une action nouvelle, populaire et résolument légale”, écrivait Venner.

Théoricien de l’extrême droite

Après la dissolution de Jeune Nation en 1958, Venner et ses proches se sont abrités derrière un syndicat étudiant : La fédération des étudiants nationalistes (FEN) qui sert de paravent légal.

Après sa sortie de prison, Venner lance la revue Europe-Action, secondé par Alain de Benoist. Il réoriente alors la FEN selon ses propres vues. “Les textes dont il est l’auteur ou l’inspirateur principal réactualisent de fond en comble la théorie et la stratégie d’un nationalisme révolutionnaire qui tourne la page de l’époque coloniale et s’élargit à l’Europe (…) Éthique de l’honneur et du dépassement de soi, célébration des racines et du sang, camps-écoles, feux de solstice toute une culture se met en place dès cette époque”, lit-on dans Les Rats maudits un livre collectif écrit par des militants étudiants d’extrême droite.

C’est la cause d’un divorce, une partie des étudiants de la FEN décident de rompre avec Venner pour fonder Occident avec Pierre Sidos. “Alors que j’étais en prison, Dominique Venner, avait mis la main sur la FEN et avait complètement changé l’orientation du mouvement qui ne tenait plus de position nationaliste. Il a défendu une ligne américaniste sous prétexte d’anticommunisme et il avait des positions beaucoup plus racialistes. Il y a donc eu une rupture et des jeunes comme Gérard Longuet, Alain Madelin, Hervé Novelli, Alain Robert et Xavier Raufer, ont choisi de me rejoindre pour créer Occident”, nous racontait récemment Pierre Sidos

A la tête d’Europe Action, Dominique Venner conclut alors définitivement à l’échec de l’agitation et décide de se consacrer à la bataille des idées. Ses réflexions ouvriront ainsi la voie à ce que l’on appellera La Nouvelle Droite (G.R.E.C.E et Club de l’Horloge).

Les ambiguïtés de la dédiabolisation

A l’unisson, les dirigeants du Front national ont souhaité rendre hommage à la mémoire de Dominique Venner. Sur son compte Twitter, Marine Le Pen a ainsi qualifié “d’éminemment politique”, un geste qui visait selon elle à “tenter de réveiller le peuple de France”…

Un message pour le moins étonnant lorsqu’on sait que Dominique Venner véhiculait des thèses racialistes et identitaires radicales. Rappelons que l’un des slogans d’Europe Action pronant l’arrêt des aides à l’Afrique était : “Sous-développés, sous capables”.

Loin de la “dédiabolisation” que Marine Le Pen promeut habituellement dans les médias, cet hommage appuyé à Dominique Venner démontre que loin de s’émanciper de l’héritage de la vieille extrême droite, elle entend pleinement l’assumer….

B) En rendant hommage à Venner, Marine Le Pen renoue avec l’extrême droite radicale

Comment analysez vous les réactions au suicide de Dominique Venner ?

Venner était une figure de l’extrême droite radicale. On dit depuis hier qu’il était méconnu du grand public, mais il faut comprendre que c’était aussi le cas de nombre des jeunes générations d’extrême droite. Je suis pas certain que tous les cadres du FN qui ont rendu hommage à sa personne comprennent bien de qui il s’agit. A cet égard, le tweet d’hommage de Marine Le Pen est significatif. Ce serait à se demander pourquoi elle a fait démissionner du parti Laurent Ozon suite à ses propres tweets tentant d’expliquer le geste d’Anders Breivik. Il vaut certes mieux un suicide solitaire qu’un massacre, mais les messages ne sont pas fort éloignés. En faisant cela, Marine Le Pen envoie ainsi un signe à une extrême droite radicale qui a le vent médiatique en poupe, alors qu’elle a avec elle des relations difficiles et complexes. Cela lui permet de se repositionner comme leader de toute l’extrême droite alors que des dynamiques sont à l’œuvre dans cette nébuleuse. Autant il est ridicule de replier le geste de Venner sur la question du “mariage pour tous”, autant il n’est pas impossible que le tweet de Marine le Pen soit une réaction à l’agitation et la présence médiatique des radicaux dans ce contexte.

Selon vous, la justification de son suicide à cause de l’adoption du “mariage pour tous” est-elle un leurre ?

C’est une lecture fantaisiste d’un homme qui avait une vraie cohérence idéologique. Après la guerre d’Algérie, il rejette le nationalisme d’Empire au profit de l’unité du monde blanc. Il redéfinit le nationalisme comme une “doctrine qui exprime en termes politiques la philosophie et les nécessités vitales des peuples blancs”. Il veut la défense de la race blanche sur ses territoires, préserver son identité biologique et culturelle. Il rejette le christianisme perçu comme un égalitarisme universaliste au profit du néo-paganisme. Après, la bisbille néo-païens contre catholique a trouvé il y a quelques années une issue dans cette dialectique identitaire : le christianisme est perçu comme faisant partie de l’histoire et donc de l’identité de l’Europe, dans la marche d’une “plus longue mémoire” qui remonte ensuite jusqu’au paganisme. Sa lettre est d’ailleurs très claire là dessus : il a choisi Notre-Dame de Paris car c’est un élément civilisationnel et érigé sur un ancien site païen.

>> A lire aussi : Dominique Venner, suicide d’un théoricien radical de l’extrême droite

Peut-on dire que Venner est à l’origine du Front national ?

Sa paternité est indirecte mais essentielle. En prison pour cause de participation aux réseaux OAS, il a rédigé un opuscule fondamental : Pour une critique positive. Il explique que l’extrême droite a fait fausse route sur tous les points. Au niveau organisationnel, il récuse le rêve d’unir les chapelles de cette extrême droite et dit qu’il faut une organisation léniniste de l’extrême droite radicale qui, alors, pourra manœuvrer à son profit l’extrême droite populiste. Il va chercher diverses fois à réaliser cette double structuration à travers divers manipulations – après 1968 fut même envisagé un entrisme au sein du mouvement animé par François Mitterrand ou une manipulation des groupes anarchistes. Mais, au sein de sa Fédération des étudiants nationalistes, ce sont ceux qui ont refusé ses thèmes (inégalité des races, apologie du monde blanc, antichristianisme) qui fondent le Mouvement Occident puis Ordre nouveau, mouvement qui va créer le FN. Les commentateurs qui font le lien entre Venner et les UMP venus d’Occident se leurrent lourdement. En fait, les militants d’ON qui fondent le FN le font en se rangeant à son plan : union des nationalistes dans ON, puis union de l’extrême droite dans le FN que doit manœuvrer Ordre nouveau. Le rapport de création du FN que porte François Duprat au congrès de 1972 d’Ordre nouveau est d’ailleurs empli de phrases qui sont des copier-coller de Pour une critique positive.

Il n’entre pourtant pas au FN.

Venner avait été pressenti à la place de Le Pen pour diriger le FN, mais il refusa et signifia aux leaders d’Ordre Nouveau que s’ils s’imaginaient manœuvrer Le Pen ils se trompaient et que ce serait leur marionnette qui les éliminerait. Dans le même temps il dit à certains de ses camarades, tel l’ex Waffen SS Jean Castrillo, de rentrer au FN pour tenir l’appareil tandis que lui et Alain de Benoist s’occuperont d’une structure visant à subvertir l’ordre culturel, et ce sera ce que l’on a nommé “la Nouvelle droite”. Ceci dit, idéologiquement, sa postérité est plus à chercher du côté du Bloc identitaire. Mais donc si l’on pense FN, Nouvelle droite, nationalisme-révolutionnaire, identitaires, bref tout ce qui fait l’extrême droite des dernières décennies, on est toujours obligé de remonter à Pour une critique positive.

Dans votre ouvrage François Duprat, l’homme qui inventa le Front National, vous parlez de Dominique Venner en affirmant que “son manque de compassion alliée à une intelligence supérieure à la norme font de lui un cadre politique de premier plan. Son maniement de la dialectique et sa forte culture ne lui font jamais perdre de vue que sa fin justifie ses moyens [pour lui] l’homme n’est plus fin mais instrument, les êtres humains dépersonnalisés sont soumis à ce qui se veut une logique pure et rationnelle”. C’est un portrait sévère ?

Non, il était un soldat politique et fonctionnait ainsi. Il y a plusieurs documents de police et de justice que nous citons dans les chapitres sur les réseaux OAS et où nous n’avons pas mis son nom pour le protéger. La note qui évoque “le four crématoire et la savonnette” dans le cadre de la résolution du “problème métèque” elle était de lui. Les violences commises dans la cave de la Fédération des étudiants nationalistes, c’est avec lui. Les listes de responsables républicains ou communistes à éliminer c’est encore lui. Pour tout ce qui a trait à cette période, à ce type d’évènements, on enlève toujours les noms des personnes de leur vivant pour éviter qu’elles ne soient victimes d’un déséquilibré se prenant pour un justicier, pour ne pas provoquer du désordre public. Cela fait partie de l’éthique de responsabilité.

Est-ce qu’il faut inscrire sa mort dans ce contexte ?

On touche aux mystères de l’âme. Mais il est vrai que cette forme de logique il semble se l’être appliqué. Par-delà, le philosophe Walter Benjamin avait une formule assez adéquate : “l’humanité s’est suffisamment aliénée à elle-même pour être capable de vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de tout premier ordre. Voilà l’esthétisation de la politique que pratique le fascisme.” Il y a une esthétique de la mort, une mise en scène assez typique.

N’y a-t-il pas un culte des martyrs également ? Dans les années 1970, le militant Alain Escoffier s’était immolé par le feu tandis que l’extrême droite manifeste tous les 9 mai pour le décès du manifestant Sébastien Deyzieu…

“La terre et les morts” : c’est une formule classique du nationalisme français. Le martyr allie le goût de la mort, de l’héroïsme, des valeurs irrationnelles et du don de soi. Il permet aussi de souder les groupes pour en faire des communautés. Avoir ses propres saints c’est se construire en contre-société. Tout cela compte. Après tout, il y a vingt ans, le journal de Fabrice Robert, le président du Bloc identitaire, affirmait que les kamikazes palestiniens étaient un exemple pour les nationalistes d’Europe. L’extrême droite radicale est plus structurée par une conception esthétique de la vie et du combat que par un corpus programmatique.

Recueilli par David Doucet


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