Lambertisme... Quelques réflexions sur le travail de Pierre Salvaing inspirées par ma propre histoire

mercredi 21 novembre 2018.
 

Ce témoignage de Pierre Salvaing à partir de son expérience personnelle est incontestablement un travail sur l’histoire du lambertisme qui mérite une discussion sérieuse, du moins pour ceux et celles de notre génération qui n’ont pas renoncé au combat pour le socialisme.

Source : http://socialisme-2010.fr/blog2016/...

Le mieux est de confronter les expériences : je propose de partir de la mienne : de poser quelques questions à Pierre Salvaing et d’ajouter quelques contributions à la discussion qui sont le produit de ma propre histoire.

Mon propre itinéraire dans les années concernées …

J’ai rejoint le noyau fondateur de l’AJS à Besançon dans le département du Doubs au mois d’octobre 1968, bien sûr dans la foulée de la grève générale, mais plus particulièrement sur la base des positions laïques de cette organisation de jeunesse révolutionnaire. Je précise que c’est la seule organisation politique à l’université qui avait sur cette question des positions claires. Je précise ce point, car pour moi il n’est pas anodin : toute la superstructure politique de la ville de Besançon était aux mains des courants issus du catholicisme social. La vieille SFIO de Minjoz, ex-pivertiste avant-guerre et maire jusqu’en 1977, avait été disqualifiée par le combat des catholiques sociaux en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Même des prêtres catholiques avaient été à Besançon les porteurs de valise du FLN algérien. L’UNEF était dirigée depuis par les catholiques sociaux de l’Action Catholique étudiante, puis le PSU où l’on retrouve les mêmes, prennent la succession. A Besançon la CFDT était très puissante, c’est du reste Charles Piaget, appuyé sur les réseaux de l’ACO (Action Catholique Ouvrière), avec l’appui d’une fraction de la hiérarchie catholique et la CFDT qui contrôlera la grève des Lipp en 1973-1974. Même le premier noyau fondateur de la Ligue Communiste après 1968 venait de cette tradition. J’ai donc milité dans cette organisation puis je fus coopté à l’OCI. Début 1969 je syndique à l’UNEF un dénommé Jean Luc Mélenchon. J’entre dans l’éducation nationale en 1970 et je suis muté à Paris en 1973. Je choisis de reprendre contact avec Mélenchon en 1978, qui avait dirigé l’OCI sur la région Franche Comté de 1969 à 1974 et qui sera exclu pour des raisons sur lesquelles je n’ai jamais pu obtenir de réponses claires, ni de l’intéressé, ni de la direction de l’OCI. J’entre au PS au moment du congrès de Metz, en accord avec Mélenchon, sur la ligne de construction d’un courant gauche : c’est la bataille contre Rocard, dont les hommes menacent le premier secrétaire sur plusieurs fédérations de l’Ile de France, alors que le courant crypto-stalinien de Jean Pierre Chevènement est en perte de vitesse sérieuse. Je précise tous ces éléments biographiques à Pierre Salvaing car l’éclairage que je peux apporter à partir d’un autre itinéraire apporte des compléments d’analyse qui ne me semblent pas en contradiction avec ce qu’il écrit en venant d’une autre expérience.

Son « imminence » Lambert…

Abordons la question centrale de la théologie lambertiste. Après la grève générale de 1968 et le mouvement de la révolution politique en Tchécoslovaquie écrasé par les chars du Kremlin en août de la même année, nous serions entrés dans la phase historique de l’imminence de la révolution prolétarienne : je me permets de dire que Stéphane Just, Charles Berg et tous les dirigeants de l’OCI de l’époque étaient intégralement alignés sur cette orientation. Par ailleurs, non seulement le courant lambertiste, mais beaucoup de composantes de l’extrême gauche française, pensaient à peu près la même chose. Je me souviens de publications de la Ligue Communiste naissante qui parlaient du 1905 français, une grève générale préparant la révolution qui allait suivre… Après Kérenski nous aurions Lénine et Trotsky ! Je partage totalement l’analyse de Pierre Salvaing sur ce point décisif. Mais je pose une question : si après 1970 nous ne sommes pas entrés dans la période de l’imminence de la révolution mondiale (s’il vous plait !), alors dans quel cycle historique sommes-nous entrés ? Une nouvelle étape de développement du capitalisme qui permettrait à ce dernier de laisser à ses esclaves salariés, du moins dans les pays dits démocratiques, du « grain à moudre », pour reprendre l’expression du dirigeant réformiste André Bergeron ? Certes non. Si j’en juge d’après la politique menée en matière de services publics, la dégradation a été constante. Dans l’enseignement dès 1965, lors des colloques de Caen et d’Amiens, le patronat pose les bases d’une réforme de l’école publique dont tous les éléments se mettront progressivement en place avec le plan du démocrate-chrétien Fontanet en 1972, premier plan d’américanisation de l’enseignement. Dès la mise en place du gouvernement de François Mitterand un coup d’accélérateur violent sera donné pour mettre en place des plan de destruction de l’enseignement public et laïque que la droite ne parvenait pas à mettre en place, compte tenu de la résistance politique et syndicale des principaux intéressés.

Si nous ne sommes pas dans la période de l’imminence de la révolution, dans quelle période sommes-nous ?

Je ne pense pas que les positions de Stéphane Just, auxquelles Pierre Salvaing reprend globalement à son compte, comme étant celles de la continuité du trotskysme, tout en expliquant que Just ne soit pas allé au bout de sa démarche en se cantonnant à un combat dans la direction de l’OCI, emportent ma conviction. Pour ma part je ne renie absolument pas ce qu’a apporté le groupe Lambert puis l’OCI historique au mouvement ouvrier dans son ensemble. Mais que fait une organisation révolutionnaire dans une situation qui manifestement ne l’est pas ? Comment peut-elle survivre ? Peut-elle défendre et s’arc-bouter sur un programme de défense de la classe ouvrière, dès lors où la phase du capitalisme mondialisé que nous traversons broie la plupart des acquis sociaux. Je dis d’ailleurs à Pierre Salvaing que je n’ai pas de réponse à cette question sur ce qu’il aurait fallu faire. Toutefois je reproche à son analyse de rester cantonnée à la vie interne d’une organisation qui entre en contradiction flagrante avec la réalité de la période historique que nous traversons, en restant figée sur l’imminence révolutionnaire. A partir de là les révolutionnaires ne voient plus ce qui se passe dans la société dans son ensemble, les relations entre les classes, les rapports de la classe ouvrière avec sa propre représentation. Comment peut-on écrire et dire qu’une direction politique s’est totalement trompée sur la caractérisation de la période et en même temps ce qui suit :

« Pourtant je demeure d’accord avec le fait que 1968 marque bien le début d’une nouvelle période historique, celle où la classe ouvrière mondiale reprend l’initiative dans la lutte des classes. Mais les caractéristiques de cette période sont-elles exactement celles qu’énonçait l’OCI ? »

Une grève générale n’est pas la révolution pas plus que les mouvements sociaux de grande ampleur que nous avons vécus depuis plusieurs décennies (sur les retraites ou encore dernièrement sur la loi Travail). La classe ouvrière a résisté mais elle ne pouvait inverser le rapport de force au profit de ses intérêts et pourquoi ne le pouvait-elle pas ?

Ce que nous avons sous-estimé, le lent processus de la décomposition du mouvement ouvrier

Pierre Salvaing écrit :

« La disparition de l’appareil stalinien ne s’est pas faite jusqu’ici au profit de la classe ouvrière.

La social-démocratie, en particulier en France, a montré une grande capacité à prendre en charge la conduite des politiques bourgeoises lorsque la bourgeoisie n’a pu le faire elle-même sur le terrain électoral, au prix de sa dégradation et du risque proche de sa destruction comme parti d’origine ouvrière. »

La période qui s’ouvre en 1970, si je voulais la caractériser globalement, est celle d’une décomposition constante et profonde des représentations de la classe ouvrière, plaçant celle-ci en position de ne pas pouvoir trouver une alternative anticapitaliste. Notre génération a forgé son identité politique à partir de son opposition au gaullisme et aux institutions que ce dernier a mises en place en 1958. Nous n’avons pas compris l’importance et la place du pacte social que De Gaulle a instauré avec le CNR (Conseil National de la Résistance) à partir du compromis historique passé avec le PCF dans la résistance.

Il m’est arrivé dernièrement de relire un numéro spécial de la Vérité « Quelques enseignement de notre histoire », brochure consacrée au combat des trotskystes pendant la dernière guerre mondiale. Etant fils de déporté-résistant il y a des choses auxquelles je suis particulièrement sensible : 80 pages consacrées aux luttes d’influences menées par les organisations éclatées de la IVème Internationale entre elles et au détour d’une page le mouvement de résistance au STO prenant la forme des maquis et de la guerre de partisans caractérisé comme un mouvement petit bourgeois... Il faut oser ! Si mes souvenirs biographiques sont exacts, Pierre Lambert demande en décembre 1943 son adhésion au POI (Parti Ouvrier Internationaliste), organisation qui est sur la ligne du défaitisme révolutionnaire, « derrière un soldat nazi, se cache un travailleur allemand ».

Fort heureusement que dans l’éclatement des forces de la IVème Internationale, il y a eu des militants qui ont choisi la voie de la résistance armée contre le fascisme, même si cela impliquait d’affronter les staliniens qui dirigeaient le mouvement des francs tireurs (FTP). Je pense à Marc Bourhis, responsable du syndicat des instituteurs, fusillé avec les otages de la résistance communiste à Châteaubriant en octobre 1941. Lorsque la direction du PCF en 1955 diligente une enquête sur le groupe Manouchian, Duclos découvre que le bras droit de Missiak, en qui ce dernier avait toute confiance, était un militant de la IVème Internationale… et d’autres…

A la fin de la guerre, la bourgeoisie française était totalement compromise par le pétainisme et ses accords avec le fascisme. De Gaulle a autoritairement contraint cette dernière à concéder la satisfaction d’importantes revendications pour sauver le système capitaliste en Europe occidentale : n’oublions pas que c’est Maurice Thorez qui signe le statut de la fonction publique d’Etat. Les solidarités tissées dans la résistance entre les gaullistes historiques et les staliniens s’imposeront pour toute une période : c’est Georges Séguy, résistant et ancien déporté, qui dirige la CGT et qui impose la liquidation de la grève générale.

Dans la période qui suit et qui va jusqu’à l’implosion de l’URSS, l’affaiblissement du PCF n’a jamais généré d’alternative anticapitaliste, c’est-à-dire le développement de courants centristes : comme on rabâchait à tout bout de champs que nous étions dans la période de l’imminence, il était logique de défendre que l’affaiblissement du PCF renforçait les positions révolutionnaires. La perte d’importantes positions électives du PC aura eu comme corolaire un déficit de représentation pour la classe ouvrière. Nous pensions qu’une défaite électorale du PCF renforçait la conviction de la classe ouvrière de se rassembler sur un autre axe politique. Notre antistalinisme viscéral, par ailleurs justifié, nous a aveuglé sur des processus internes à la représentation ouvrière, que nous aurions été bien inspirés de prendre en compte. Une mairie communiste, ce n’était pas seulement une mairie dirigée par d’affreux staliniens, c’est un ensemble de représentations, associations, institutions qui a structuré la classe ouvrière comme classe culturelle et politique. Le fait que le lambertisme ait très peu confronté ses militants aux positions défendues et acquises par la voie électorale – pour ça le lambertisme s’en remettait au PS – a pesé lourd dans un certain aveuglement. L’histoire de la Gauche Socialiste sur le département de l’Essonne s’est singularisée par un combat contre les positions électives du PCF, avec un langage repris au trotskysme, mais pour faire tomber ces positions dans l’escarcelle du PS. Et pour en faire quoi ? La liquidation du mouvement communiste par le stalinisme c’est un siècle de retard à l’horloge de l’histoire. Il peut y avoir des mouvements sociaux de forte amplitude, on en a connu, in fine la question de la représentation en capacité de permettre au salariat de gouverner comme classe, conduit les masses à refluer, voire renoncer ou encore amène aujourd’hui des secteurs du salariat à voter pour Marine Le Pen : c’est une réalité que beaucoup de militants refusent encore aujourd’hui de voir. « le FN est un parti comme les autres ! » disait Alexandre Hébert…

L’OCI et ses liens avec le parti de François Mitterand

Dans la théologie lambertiste, il n’y a pas seulement l’imminence de la révolution (qui tarde toujours à venir !) mais aussi, point aussi important, l’attitude à avoir vis-à-vis du parti de François Mitterand. Là nous sommes en face du facteur politique qui a largement contribué à la liquidation du trotskysme dans notre pays. Pour ma part ce processus je l’ai vécu de 1978 à 1984 de l’intérieur du PS : étant dans le réseau Mélenchon au sein du courant mitterandiste, et malgré d’incessantes interrogations que je posais à Marc Lacaze avec qui je discutais très régulièrement, je ne comprenais pas la stratégie qui était alors celle de la direction de l’OCI vis-à-vis du PS. L’afflux de nombreux adhérents et militants dans les sections du PS à partir de la vague électorale aux municipales de 1977 ouvrait une perspective de construction de courant gauche. Je ne comprenais pas le refus de cette opportunité qui s’achève à mon sens avec le plan Delors de 1983 et la honteuse défaite laïque de 1984. Rétrospectivement je pense qu’après 1984 la présence de militants révolutionnaires au sein du parti de Mitterand ne se justifie plus.

Quand Pierre Salvaing décrit le fait que la politique de l’OCI dans les années 1976 ne permet plus de passer au stade du parti des 10 000, l’absurdité de la méthode objectifs-résultats, aussi justifiées que soient les problèmes pointés par Stéphane Just, l’analyse ne regarde pas ce qui se passe dans la représentation politique dans son ensemble, les rapports entre les classes et leurs représentations. La vague de fond de 1977 traduit le fait que la classe ouvrière regarde du côté du PS et ce mouvement s’approfondira jusqu’en 1982. La rupture de l’Union de la Gauche par le PCF ne fera qu’amplifier ce mouvement de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie vers Mitterand. Alors oui durant ces quelques années il y avait une vraie opportunité de préparer les bases d’un dégagement centriste. Il ne se retrouvera d’ailleurs plus jamais après. En 1976 Salvaing souligne que l’OCI discute de la perspective de la LOR (Ligue Ouvrière Révolutionnaire), c’est-à-dire offrir aux militants en opposition à leurs directions politiques un cadre provisoire vers le parti révolutionnaire. Mais ce débat est à cette date à côté de la plaque : c’est vers le PS que le mouvement s’oriente. La LOR c’est pas l’heure ! Ce sera une opportunité perdue…

Ce qui se passera ultérieurement dans l’histoire ultérieure du PS n’a que peu d’intérêt pour ceux qui n’ont pas renoncé au socialisme. Il y a eu Marc Dolez, qui pour plagier le poète, résistera « ce que vivent les roses, l’espace d’un matin », après la bataille pour le non socialiste de 2005 à l’Europe néo-libérale. Puis le départ de Mélenchon, sans bataille de fond d’ailleurs, contre la direction du PS, ce qui infirme totalement l’idée que le mélenchonisme serait un développement centriste venu du PS. Ses positions actuelles, tant sur les questions nationales qu’internationales, n’ont plus rien à voir avec le centrisme d’un Marceau Pivert par exemple. Ce qui s’agitera à la gauche du PS sera d’une autre nature. Il me semble tout à fait contradictoire de placer au poste de premier secrétaire un Lionel Jospin, avec l’accord de Mitterand et en même temps de construire un courant gauche. Donner les rênes du PS à un homme que Mitterand lui-même connaissait comme un cadre de Lambert, c’était aussi un moyen de verrouiller l’organisation contre d’éventuels dégagements centristes.

Pour revenir à la question de l’entrisme, l’opération Jospin n’a rien à voir avec la stratégie que Léon Trotsky avait préconisé en France et en Espagne dans les années qui précédent la seconde guerre mondiale : en opposition dans le mouvement ouvrier au rôle éminemment réactionnaire joué par l’Internationale stalinienne, notamment en Allemagne en 1933, la SFIO voit ses effectifs grandir et la démocratie devenir une réalité dans son organisation. Trotsky défend l’entrée de ses camarades dans la SFIO, mais drapeau déployé et « musique en tête ». Ce qui l’opposera du reste aux pivertistes qui cristalliseront une opposition dans la SFIO, après la grève de 1936, la Gauche Révolutionnaire. Et il s’agit à l’époque de faire l’unité contre le fascisme. Mais dès lors où la SFIO prend le pouvoir il va évoluer, comme parti parlementaire ouvrier-bourgeois, vers la crise de l’Etat et avec l’accord de Front Populaire vers sa droite. Pour Trotsky le temps sera alors venu de rompre avec l’appareil social-démocrate. Voilà brièvement pour l’entrisme version Trotsky. Chez Lambert, il s’agit de tout autre chose. Mitterand était coincé entre les attaques des néo-corporatistes de Rocard et celles du CERES de Jean Pierre Chevènement, relayant les positions de la direction du PCF contre le PS. Par ailleurs son courant n’avait aucune unité doctrinale, c’était un conglomérat d’appétits de carrières diverses et variées, il était bien incapable de mener une campagne présidentielle. Jospin n’est absolument pas un sous-marin du trotskysme, un entriste, mais un cadre politique prêté par la direction de l’OCI, dans un but bien précis, permettre à Mitterand de gagner en mai 1981. Cela n’a plus rien à voir avec le trotskysme. Quant à la campagne de 1981, je ne suis pas d’accord avec Salvaing, l’ayant vécu de l’intérieur du PS, l’OCI a été infiniment plus efficace que les sections socialistes : elle avait alors l’organisation et la discipline. A l’époque, les militants socialistes un peu formés sur le plan doctrinal, et sur un ton un peu goguenard, appelaient l’OCI le 5ème courant du PS : ils obéissaient, ils faisaient le boulot, surtout ils ne demandaient rien et ils ne risquaient pas de contrecarrer les ambitions locales de tel ou tel. Les petits marquis de banlieue ou de province pouvaient s’endormir sur leurs deux oreilles, on travaillait à leur place. Il y a un point que ne soulève pas Pierre Salvaing : appeler à soutenir Mitterand dès le premier tour et engager une campagne efficace sur ce point précis, en opposition à la ligne classique du trotskysme dans les élections, pour Lambert cela s’est négocié en espèces sonnantes et trébuchantes avec la direction du PS. Pourquoi ne pas en parler ? C’est toujours sur les questions d’argent que les vraies raisons d’une trahison apparaissent.

La nature du nouveau PS né à Epinay en 1971…

Il y a hélas chez les marxistes un catéchisme, des vérités révélées par le verbe incarné auxquelles il ne faut pas toucher. Le Parti Socialiste qui renait en 1971 à Epinay, sous la houlette d’un nouvel adhérent François Mitterand, est un parti ouvrier parlementaire, ou ouvrier-bourgeois. Point barre ! Ça ce sont les tables de la Loi ! Dans toute l’histoire de l’OCI jusqu’aux premiers mois de l’exercice du pouvoir par Mitterand, cette question était une évidence dans l’organisation. Les bulletins intérieurs ne l’abordaient pas, ou d’une manière totalement superficielle. En pointant exclusivement les staliniens, on accordait très peu d’importance à la politique de François Mitterand. Certes la discussion se menait sans doute dans la direction, mais les militants n’étaient pas à même de s’en saisir. Je me rappellerai toujours des premières réunions de sections socialistes après la victoire de Mitterand : l’offensive contre les maîtres de l’école publique, contre la laïcité et pour la décentralisation administrative conduite par la loi Defferre, commence et elle est conduite par les chrétiens sociaux et par les nombreux militants de la CFDT qui ont rallié dans les années précédentes le PS. Puis viendront les lois Auroux d’essence néo-corporatistes sur les rapports salariat-patronat.

En fait, après les quelques mesures positive prises dans la foulée de la victoire de 1981 pour faire rentrer le fleuve dans son lit, le contrat d’Epinay, la ligne politique sur laquelle le nouveau PS a été constitué en 1971, allait être appliquée. L’opération Jospin prendra là tout son sens : le garde prétorien de Mitterand.

Mitterand, un aventurier au passé sulfureux…

Pierre Salvaing établit une différence entre l’OCI de 1974, faisant campagne pour François Mitterand, 1er secrétaire du PS et celle de 1980, où elle appelle à voter dès le premier tour pour ce dernier. Je suis de moins en moins convaincu par cette différence : que ce soit en 1974 ou en 1980, l’OCI n’a pas mené campagne dans les élections présidentielles sur son propre programme. Je me souviens de lettres d’Informations Ouvrières des années 1974, expliquant que le Mitterand de la CIR de 1965, candidat bourgeois n’est pas égal au candidat Mitterand, premier secrétaire du PS de 1974. Mitterand reçoit là l’onction lambertiste le consacrant dirigeant ouvrier réformiste. Venant de la direction historique de l’OCI, c’est-à-dire le vieux noyau qui a vécu la période de la guerre, la caractérisation de Mitterand est pour le moins formelle et cavalière : les travaux du journaliste-historien Pierre Péan feront apparaitre dans l’ambiance délétère du second septennat que l’aventurier politique François Mitterand a passé 3 ans à Vichy, a gardé des liens avec le réseau des anciens de Vichy, dont le célèbre René Bousquet, ex-secrétaire général de la police sous le régime de Pétain. Par ailleurs il y avait en 1942 un réseau de résistants à l’occupation qui s’appelait « l’organisation civile et militaire », qui sur la base d’une condamnation absolue de la 3ème république, avançait tout un programme économique et politique de reconstruction du pays intitulé « Constitution du peuple de France » : on y trouvait la division de la France en 19 régions économiques décentralisées, un grand service publique et « laïque » de l’éducation, intégrant l’école confessionnelle (tiens donc ! Savary avant l’heure !), un syndicalisme obligatoire, dont le corps de doctrine imposait que l’intérêt particulier des travailleurs ne devait pas s’opposer à l’intérêt général. Bref toute une conception dont De Gaulle s’inspirera largement pour poser les bases de la Vème république. Les positions de force du mouvement ouvrier à la Libération ont fait que ce corps de doctrine n’a pu s’imposer. Un des hommes qui a joué un rôle déterminant dans cette élaboration était un certain Maxime Bloch-Masquart, représentant cette partie de l’Action Française qui avait choisi la voie de la résistance en 1940. Ce Bloch-Masquart fut un des fondateurs de l’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance (l’UDSR) dont François Mitterand sera lui aussi un des responsables. Il sera en 1958 avec Michel Debré un des rédacteurs de la constitution de la 5ème république. L’historien et ex-responsable lambertiste Benjamin Stora mettra en lumière l’exécution de 46 militants nationalistes algériens sous un gouvernement de la IVème république dont Mitterand était garde des Sceaux. Il y a bien eu quelques velléités de résistance au moment du centenaire de la commune de Paris en 1971 : lors d’un meeting à Paris à la Mutualité, lorsque Mitterand monte à la tribune, le service d’ordre de l’OCI scande : « Versailles, c’est lui ! » On passera vite ensuite aux affaires sérieuses, c’est-à-dire à l’adaptation au destin présidentiel de François Mitterand.

« Le Sillon » d’Epinay contre la social-démocratie…

Le texte du courant de François Mitterand préparatoire au congrès de Metz d’avril 1979 est construit sur l’alliance entre les deux cultures : d’un côté la culture laïque et de l’autre la culture chrétienne. Lorsque Michel Rocard tente de présenter sa candidature à la présidentielle de 1981 contre Mitterand, dans sa réponse le premier secrétaire parle de cette synthèse qui avait fondé le parti, et il utilise le terme de « Sillon » d’Epinay. C’est une allusion évidente au journal de Marc Sangnier (1873-1950), « Le Sillon », promoteur du catholicisme social de gauche et élu député à la Libération sous l’étiquette du MRP. En 1945 les partis ouvriers passent un accord avec le MRP pour endiguer le mouvement vers la république sociale. En 1971, le MRP, du moins ses successeurs, s’installe dans la social-démocratie pour la détruire comme courant international du mouvement ouvrier.

Pierre Salvaing souligne les attaques de l’OCI contre le CERES de Jean Pierre Chevènement, caractérisé alors par l’OCI comme un courant néo-corporatiste : la légèreté de l’analyse détourne en fait l’attention des militants du cœur de la réflexion à développer sur la nature du parti d’Epinay. Le courant de Jean Pierre Chevènement n’est absolument pas un courant néo-corporatiste. Si on entend par néo-corporatisme la référence à une nouvelle charte du travail à la Pétain ou à la Marcel Déat. Chevènement se place dans l’histoire du parti dans le sillage post-guesdiste des influences que le PCF fait peser sur le PS alors en construction. Mitterand du reste l’a parfaitement compris quand il explique : « le CERES, un faux petit PC dirigé par de vrais petits bourgeois ! » La fédération de Paris du PS était à l’époque aux mains du CERES et dans la campagne de division impulsée par Marchais et la direction du PCF, la fédération de Paris s’opposait à la direction mitterandiste. De là à en faire un courant néo-corporatiste ou néo-socialiste c’est une grossière manœuvre ; il est vrai qu’à l’époque les mitterandistes voulaient reprendre la direction de la MNEF au CERES. La vérité est plutôt là. Espèces sonnantes et trébuchantes encore et toujours !

Quant au néo-corporatisme, conception qui associe le capital et le travail dans la gestion du bien commun, il est assurément bien représenté lors de la formation du parti. Son infanterie, les cadres et militants CFDT qui le rejoignent dès la naissance du parti, son armature idéologique, Vie Nouvelle, l’ACO et toutes les officines néo-modernistes de l’Eglise catholique, les gens de la revue Esprit dans la filiation d’Emmanuel Mounier et de Marc Sangnier. Cette infrastructure idéologique et militante sera renforcée, avec l’appui de Mitterand, par l’entrée de Michel Rocard et de militants du PSU en 1974 lors des Assises pour le Socialisme. La direction de l’OCI, au moment même où Rocard et ses gens réalise sa percée dans le PS, concentre son tir contre Chevènement… En ouvrant les portes du mouvement socialiste aux courants issus de la gauche chrétienne, Mitterand se situait d’emblée sur un terrain qui n’était plus celui d’un courant international du mouvement ouvrier, la social-démocratie. Ce n’est plus le parti de Jean Jaurès. Lorsque revenant de déportation Léon Blum publie un petit livre intitulé « A Echelle Humaine », se profile déjà une évolution orientant le mouvement socialiste dans une direction humaniste et spiritualiste. Le même Léon Blum qui épinglait lors du congrès de Nancy de 1929 les œuvres sociales de l’Eglise catholique et l’encyclique Rerum Novarum du pape fondateur Léon XIII, après l’expérience de la guerre et la Shoah va dans une direction que ne renierait pas François Mitterand.

La campagne pour le gouvernement des organisations ouvrières unies, pour l’unité PC-PS, rompant avec le parti radical de gauche était un copier/coller très formel de la position de Trotsky analysant la situation française et avançant le mot d’ordre du gouvernement ouvrier contre le Front Populaire en 1936. Outre que le parti radical, comme formation bourgeoise-républicaine était le pivot de la IIIème République, le parti radical de gauche était un groupuscule, le plus souvent d’ailleurs infiltré dans les fédérations par des taupes du PS ou du PCF. Un faire-valoir en quelque sorte. On ne pouvait pas penser la question du gouvernement ouvrier dans la décennie 1970-1981 sans poser le fait que les futurs ministres bourgeois d’un front populaire à venir étaient non pas à l’extérieur du PS mais à l’intérieur. Alors comment exprimer la ligne de la rupture contre le front populaire ?

La question laïque

Là encore, si je suis d’accord avec les conclusions de Pierre Salvaing, il manque une dimension essentielle à l’analyse, c’est le fait que la question laïque, qui est chevillée au corps de toute l’histoire du mouvement ouvrier français, fait l’objet d’un débat de fond dans l’année 1982 et s’achève provisoirement avec la défaite de 1984. Je renvoie aux positions qui ont été celles de l’éphémère Commune de Paris en 1871. Je renvoie aux positions qu’occupe le mouvement ouvrier sur la question scolaire vis-à-vis des gouvernements bourgeois radicaux et de Jules Ferry. Puis ce sera la loi de séparation de l’église et de l’Etat de 1905 : c’est un pacte social au terme duquel les courants progressistes de la bourgeoisie voient dans l’instruction publique l’avantage d’une force de travail qualifiée, tandis que le prolétariat et ses représentations y voient un point d’appui pour l’émancipation sociale, au-delà de la liberté absolue de conscience. Il n’y a que les guesdistes et les courants anarchistes qui ne comprennent pas l’importance de cette affaire et qui réclament contre Jaurès un athéisme d’Etat contre un Etat garantissant la liberté absolue de conscience. Corollaire : la république ne salarie et ne subventionne aucun culte.

Depuis le débat de 1982-1984 toute une série de formations politiques bourgeoises deviennent « laïques ». Y compris le FN, certaines associations du type Riposte Laïque, ou certains courants issus de la Franc Maçonnerie, tout ce joli monde se découvre une vocation de laïcisme quand il s’agit de la religion musulmane. « Laïques » à condition de ne pas toucher au financement de l’école confessionnelle, pilier gaulliste des institutions de la 5ème république. Quant aux organisations issues du mouvement ouvrier la défaite a été programmée dès les années 1970. La direction de la FEN et du SNI vont évoluer sur une ligne de dénonciation du dualisme scolaire, ligne très ambiguë qui conduira au mot d’ordre d’unification laïque du système scolaire, donc intégrant une école confessionnelle qui sera définie par la loi Savary de 1983 comme « concourant au service public ». La direction du PCF et son relai Unité et Action dans laFEN soutiendra à fond cette ligne et combattra dans la majorité de la fédération tout ce que le courant réformiste Unité Indépendance et Démocratie pouvait compter d’attaches avec le combat laïque. Le PCF soutiendra le démantèlement par les gouvernements de droite des Ecoles Normales d’instituteurs. En 1972, lors du colloque du CNAL (Comité National d’Action Laïque) les jeux sont faits : les tenants du catholicisme social, l’ACO, Vie Nouvelle, la CFDT entrent dans le cartel d’organisations soutenant le CNAL. Les mêmes étaient à la fondation du nouveau Parti Socialiste.

Je ne partage pas dans le texte de Pierre Salvaing l’opposition entre les libertés démocratiques, dont la laïcité fait partie, et le programme révolutionnaire. Sans doute veut-il attaquer la défense de la « neutralité laïque », qui a été au cœur des positions prises plus d’ailleurs par Alexandre Hébert que de la tradition trotskyste, telles qu’elles ont été défendues au début de l’OCI. Faut-il ajouter que le dirigeant nantais de FO Loire Atlantique et anarcho-syndicaliste Hébert était aussi un membre influent de l’aile la plus à droite de la Franc Maçonnerie, la Grande Loge de France. Quand on connait les positions de Léon Trotsky sur l’appartenance à la franc-maçonnerie… Cela n’a pas empêché Pierre Lambert d’intégrer Alexandre Hébert dans les instances de direction de l’OCI. Quelques mois avant sa disparition, Pierre Lambert a été invité dans une « tenue blanche ouverte » du Grand Orient de France. En maçonnerie la « tenue blanche ouverte » signifie que le conférencier est un « profane » et que la loge qui reçoit peut aussi inviter des « profanes ». Thème traité par Lambert : la IVème Internationale. Les cendres de Trotsky ont dû se retourner dans l’urne… En 1932 l’enseignant et responsable socialiste de gauche Marceau Pivert publie un livre intitulé « L’Eglise et l’école » qui a été depuis réédité grâce à mes sollicitations par Démopolis. Malgré la préface de Blum, qui reprend à l’époque intégralement la ligne laïque dans la continuité de Jaurès, l’ouvrage est assez mal accueilli dans les milieux socialistes et… maçonniques. Voici un extrait sous le titre de chapitre : « notre laicité… la laïcité prolétarienne » :

« Ah ! comme la « neutralité » dans laquelle certains voudraient enfermer le concept « laïcité » hurle et vibre sous la bourrasque de ces vérités sociales pudiquement dissimulées.

La laïcité n’est pas seulement une morale, un principe d’action, c’est une règle fondamentale de la pensée elle-même. C’est la science transposée dans le domaine de l’éducation. Comment penser sainement lorsqu’on se refuse à voir une parcelle quelconque du monde ou de la société dont on n’est qu’une infime partie ? Par quel orgueil ou par quelle mutilation volontaire croit-on limiter l’exercice de la raison à certains objets inoffensifs pour l’équilibre social ?

L’enfant a le droit de connaître, le droit d’apprendre à observer, le droit de tirer, pour lui-même les conséquences qui lui conviendront de son éducation laïque.

Aucune hiérarchie sociale, aucun système de valeurs préétabli, aucun dogme ne doit déflorer la fraîcheur de son éveil et de son entrée dans la société. S’il accepte telle ou telle règle de vie, tel ou tel mode de pensée, parmi ceux qui lui seront également proposés, c’est par une inclination naturelle, ou mieux encore, à la suite de ses propres réflexions sur les choses qui l’entourent.

Ces principes de la laïcité prolétarienne impliquent l’emploi de méthodes d’éducation appropriées aux objectifs à atteindre. Nous ne faisons qu’indiquer au passage la nécessité de développer la pédagogie nouvelle, favorisant le libre épanouissement de la personnalité enfantine ; les méthodes actives, favorisant l’éducation par l’action de l’enfant sur les choses qui l’entourent ; les communautés scolaires, organisant la vie collective des enfants.

Certes, ce genre de « laïcité » n’est pratiqué qu’imparfaitement, parce que tout l’appareil capitaliste pèse sur la spontanéité de l’instituteur et de l’élève ; on comprend mal une leçon d’histoire faisant au prolétariat sa place plus importante après tout que celle des rois ou des empereurs du 19ème siècle. On admet difficilement une leçon d’arithmétique commerciale sur « les actions » analysant le mécanisme du profit capitaliste. Et l’idée paraîtrait étrange d’enseigner à des apprentis ajusteurs la monographie économique du fer... ou les conditions de fonctionnement du Cartel de l’Acier.

Une leçon sur « la patrie » illustrée par des documents authentiques relatifs à l’internationale sanglante des industries de guerre ferait dresser les cheveux sur la tête de bien des inspecteurs. Et si un professeur s’avisait d’expliquer la théorie des crises économiques au cours d’une leçon de géographie ou d’économie politique, il s’attirerait peut-être des observations sévères. Quant aux leçons d’instruction civique sur le syndicalisme ou sur le mouvement socialiste comment donc, à l’école, décrire sans péril les phases de l’expérience prolétarienne aux jeunes travailleurs ? Cependant, en dépit des instructions officielles, la laïcité perce chaque jour un peu la carapace d’indifférence et de neutralité que la société capitaliste dispose autour de ses écoles.

Ce sont les adversaires eux-mêmes qui violent cyniquement cette neutralité. L’expectative, le silence, le néant sont impossibles à observer, nous l’avons montré, sur chaque problème, sur chaque matière prêtant à discussion, l’instituteur s’enhardit souvent jusqu’à présenter les thèses adverses ; il fait discuter les élèves, il habitue leurs oreilles à entendre plusieurs affirmations contradictoires. Parfois, même, il répond à leurs questions ; il fournit des documents, indique des lectures, encourage les recherches, sollicite les controverses, fortifié par tous les moyens, la formation de l’esprit critique, la pratique du doute méthodique. Son rôle est plutôt de protéger contre le milieu, contre l’époque, contre lui-même, la jeune personnalité en voie de formation. Aucun dogmatisme ne doit transparaitre dans son enseignement. Les vérités mathématiques les plus abstraites devraient être découvertes, par un effort permanent d’initiation concrète ; mais non pas imposées comme autant de vérités révélées. »

Pour ma part je me reconnais dans cette conception qui met l’enseignement de la science et des méthodes modernes de l’éducation laïque au centre du jeu et dans la perspective de l’émancipation socialiste.

L’intervention dans les organisations démocratiques et la constitution de la FCDL (Fédération des Cercles de Défense Laïque)

J’ai eu l’innocence de penser, et avec moi un certain nombre de militants de bonne foi que nous engagions contre le gouvernement Mauroy-Savary un combat de fond pour que soit honoré le mot d’ordre central qui avait justifié en 1962 la constitution du CNAL contre la loi Debré d’aide publique à l’enseignement confessionnel privé : « fonds publics à l’école publique ! fonds privés à l’école privée ! » J’ai été président de la Libre Pensée de l’Essonne de 1982 à 1990, puis élu dans sa direction nationale malgré le barrage des militants du PCI avant d’en démissionner. J’ai eu l’innocence de penser que le PCI était sur la ligne d’une recomposition du mouvement laïque en France, que ce combat des révolutionnaires était dans ce domaine non seulement celui des libertés démocratiques fondamentales mais aussi celui pour une société qui réalise l’émancipation totale de la pensée humaine. Je garde en mémoire l’épitaphe du monument d’Abbeville en hommage au chevalier de La Barre, jeune homme supplicié sous le règne de Louis XVI pour avoir refusé de saluer une procession. Le texte dit : « monument élevé par le prolétariat en hommage au chevalier de La Barre pour l’émancipation totale de la pensée humaine ». La Libre Pensée n’a pas été ce qu’en a fait le PCI. La première conséquence qu’a eu la prise d’une majorité lambertiste dans la Libre Pensée s’est soldée par une scission : il y a aujourd’hui deux fédérations des libres penseurs. Celle des lambertistes est dirigée par Christian Eyschen et Marc Blondel en a assumé la présidence les dernières années de sa vie. Les fédérations scissionnistes regroupaient des libertaires, des militants venus du PCF, des socialistes, les uns et les autres souvent en désaccord avec la ligne de leur parti, et des francs-maçons. Drôle de façon de procéder quand on veut reconstruire le tissu laïque de commencer par mettre à la porte ceux et celles qui ne sont pas de votre chapelle. La stratégie du PCI, appliquée par Jean Pierre Barrois et contrôlée directement par Pierre Lambert, a très largement vidé les effectifs de l’association. La fédération du Jura, ma terre natale, qui comptait en 1982 près de 800 adhérents, depuis que le cheval d’Attila du PCI est passé, a perdu les ¾ de ses adhérents. Là encore il faut parler du nerf de la guerre : la Libre Pensée était une association riche, dotée d’un Mutuelle qui gérait un patrimoine important. Durant le temps où j’ai été président j’ai transmis à la fédération nationale rien moins que trois propositions de legs de libres penseurs sans héritiers qui envisageaient de transmettre un bien immobilier à la Mutuelle nationale lorsqu’ils disparaitraient. Il y avait aussi un château en Maine et Loire des libres penseurs retraités qui a été fermé et vendu par la nouvelle direction… Je n’en dis pas plus, on comprendra ! Espèces sonnantes et trébuchantes !

Poursuivons : rappelons que le CNAL était composé de cinq organisations constitutives : la FEN, le SNI, les DDEN, la Ligue de l’enseignement et la FCPE : syndicats ou associations construits dans ou autour de l’école pour défendre le principe de laïcité. Par exemple les DDEN (Délégués Départementaux de l’Education Nationale) étaient habilités à entrer dans les écoles de leur circonscription afin de rencontrer parents d’élèves, enseignants et directeurs dans le souci de veiller à ce que soit respecté le principe de laïcité… A ce cartel fondateur était associé le mouvement ouvrier, partis et syndicats ou associations du type Ligue des Droits de l’Homme. Les trotskystes avaient une intervention dans un certain nombre d’organisations, surtout dans la FEN et ses syndicats, mais aussi dans la FCPE.

J’ai eu aussi l’innocence de penser que lorsque la direction du PCI envisageait de constituer une Fédération des Cercles de Défense Laïque (FCDL) nous aurions un point d’appui sérieux pour mener la bataille dans l’ensemble des organisations du CNAL. Pierre Salvaing note la citation d’Alexandre Hébert qui décide que les organisations du CNAL étaient passées avec armes et bagages du côté de la CFDT, de l’église catholique et que sais-je encore, des néo-socialistes. Du jour au lendemain la fraction trotskyste a abandonné le terrain du combat non seulement dans le CNAL, dans la FEN et ses syndicats, mais aussi chez les parents d’élèves de la FCPE. Les 200 cercles présumés qui étaient constitutifs de la fondation de la FCDL ont vécu ce que vivent les roses. On ne peut pas prétendre reconstruire une représentation laïque, quand on commence d’abord par tourner le dos à tout ce qui la constitue réellement. La direction de la FCDL, sous l’autorité d’Hébert, n’a impulsé aucune bataille sérieuse sur ce qui la justifiait… Elle était purement et simplement une opération qui visait à donner un vernis doctrinal au passage des forces importantes du PCI dans l’enseignement à Force Ouvrière. J’ai souvenir d’une réunion départementale de la FCDL de l’Essonne que je présidais et au cours de laquelle trois militants du groupe à Stéphane Just ont demandé la parole – je n’avais aucune raison de leur refuser – pour refuser une orientation qui conduirait à l’éclatement de la FEN. Le lendemain j’ai appris que ces derniers avaient été agressés dans les sous-sols d’un parking par des militants du PCI… Ce fut la première et la dernière réunion de la FCDL que j’ai organisé. Quelques mois plus tard la FCDL sera enterrée, sa direction n’ayant pas du tout l’intention de la construire. L’objectif était atteint : faire passer la fraction trotskyste dans les syndicats Force Ouvrière de l’enseignement.

En 1993 la Fédération syndicale unitaire (FSU) a été créée. Elle est rapidement devenue la fédération syndicale majoritaire des personnels de l’Education nationale, mais également la première fédération de la fonction publique de l’Etat. Durant plusieurs décennies nous avons combattu les positions du courant Unité et Action, à une époque où il appliquait directement la politique du PCF. En désertant le cadre du syndicalisme unitaire, la politique lambertiste avait comme conséquence de laisser au courant Unité et Action le soin d’apparaitre comme le courant qui restructurait une fédération unitaire. Belle victoire, quand on connait les positions d’Unité et Action tandis que les syndicats FO chez les enseignants ne dépasseront jamais plus de 12 ou 15% de la profession. Nous avons aussi laissé totalement l’intervention dans les conseils de parents d’élèves.

La constitution du MPPT

Si je suis d’accord pour caractériser cette création du lambertisme comme un faux parti centriste, en revanche je ne condamne pas la nécessité provisoire de regroupements centristes pour aller vers une alternative anticapitaliste. Ce devrait être le souci des militants révolutionnaires qui continuent à se réclamer de la pensée et de l’action de Léon Trotsky. Je suis de moins en moins sûr que les positions de Stéphane Just de 1983, si elles avaient été majoritaires dans l’OCI, auraient permis de passer du stade de l’organisation à un parti de masse. L’état du mouvement ouvrier européen après l’offensive du néo-libéralisme contre nos acquis de civilisation requiert d’autres formes de regroupement politique, dans lesquelles les révolutionnaires pourraient mener le combat. Je ne pense plus du tout que la forme bolchévique du parti, tel qu’il est le produit d’une situation bien précise dans la Russie des Romanoff, puisse être mondialement généralisable. Il faudrait tout de même réfléchir très sérieusement à cette question. Le courant lambertiste qui est passé depuis 1983 par de multiples convulsions s’est totalement détourné de tout ce qui pouvait s’exprimer dans le mouvement social en matière de recherche de solution à gauche des appareils électoraux.

Le MMPT est constitué de manière totalement bureaucratique en 1985, dans une période d’ailleurs où au sein du mouvement socialiste commencent à se cristalliser les éléments qui conduiront à la naissance de la Gauche Socialiste de Mélenchon-Dray en 1988. Faux parti centriste au moment où il n’y avait pas de rupture de type centriste au sein du PS et du PCF. Le MPPT était une coquille vide, aussi vide que ne l’a été précédemment la FCDL. Rappelons les quatre courants politiques qui le constituent : l’UAS (Union des Anarcho-syndicaliste) c’est Alexandre Hébert, le courant communiste c’est Robel, taupe de Lambert dans le PCF, le CCI c’est la maison Lambert. Pierre Salvaing l’explique ; pour ma part, ayant vécu l’aventure côté socialiste, j’ajouterai les éléments suivants. Ils sont croustillants, mais attristant car une génération de militants honnêtes se sont fourvoyés dans cette opération pour le moins ridicule. Les nouvelles nous viennent d’Alsace cette fois. Georges Hoffmann était avant 1981 secrétaire fédéral de la FEN du Haut Rhin au titre du courant UID de la majorité de cette fédération : en fait il faisait partie du contingent de militants trotskystes chargés d’endiguer la constitution d’une majorité Unité et Action sur plusieurs départements et prêtés par la direction de l’OCI à la FEN, pour éviter que cette dernière tombe dans l’escarcelle d’Unité et Action, dirigé à l’époque par le PCF. En 1981 il devient premier secrétaire fédéral du PS à Strasbourg. De 1983 à 1986 il crée et développe le courant socialisme maintenu du PS. Pourquoi pas ! A condition de mener une vraie bataille nationale dans le PS. Une réunion de militants en rupture avec la politique de la majorité du PS sera convoquée à Paris quelques semaines avant les législatives de 1986. Socialisme Maintenu se définira bureaucratiquement comme la composante socialiste du MPPT. Le bulletin de Hoffman deviendra un 4 pages encarté dans le journal Informations Ouvrières. A l’intérieur du PS cela a fait beaucoup rire. On aurait voulu saborder le travail des trotskystes, voire même simplement des militants socialistes honnêtes qui résistaient dans leur parti, on n’aurait pas fait autrement. Conséquence : les militants, essentiellement trotskystes ou sous influence, qui avaient rejoint par fidélité à une direction l’opération Socialisme Maintenu d’Hoffman, quitteront très vite l’embarcation. Il n’y aura jamais de courant socialiste dans le MMPT.

Conclusion

Voilà les quelques éléments de réflexion que m’inspirent le travail de Pierre Salvaing. J’espère que ce travail trouvera un prolongement dans la libre discussion, pas seulement pour nous qui avons vécu le naufrage d’une organisation révolutionnaire, mais pour les générations à venir. Je ne peux que reprendre à mon compte cette belle phrase de Pierre :

« Reprendre pour les générations futures ce qui doit demeurer de l’héritage de Léon Trotsky, par-dessus la tête de ceux qui ont capté un héritage pour le dévoyer. »


Signatures: 0

Forum

Date Nom Message