11 septembre 2001 à 2014 L’impasse US du "choc des civilisations" (3 articles)

mercredi 13 septembre 2017.
 

11 septembre 2001 - 2014. L’intervention militaire américaine, en Afghanistan, en Irak... n’a conduit qu’à un champ de ruines.

Des talibans aux… talibans, via l’Otan. Ainsi peut se résumer une décennie de guerre américaine en Afghanistan, la première du XXIe siècle, destinée selon les stratèges de Washington à tailler la voie vers un remodelage du monde conforme à leurs intérêts. Trois semaines après l’effondrement des Twin Towers de New York, Bush déclenche sa croisade « contre le terrorisme » en bombardant Kaboul où sévit depuis cinq ans le régime des talibans qui a accordé refuge à Ben Laden. Autant que les bombes, les promesses pleuvent sur un pays déchiré  : modernisation, démocratie, reconstruction, éducation… sont à l’ordre du jour de la conférence de Bonn de décembre 2001. Les ambitions sont autres pour la puissance américaine  : prendre durablement pied dans une aire géographique qui, en Asie centrale, regorge de richesses énergétiques. Pour en profiter il suffira d’instaurer un gouvernement à la botte conduit par un ami, Hamid Karzai, et de « pacifier » le pays.

Il n’en sera rien. Au fil des mois, des ans, la guerre devient totale. Sur le terrain régional, la « croisade » engagée par Bush et relancée par Obama se solde par un bilan catastrophique. La population afghane est en première ligne prise entre les insurgés intégristes qui s’affichent comme les pourfendeurs de l’occupant étranger et les frappes occidentales faisant peu de cas des civils lors des attaques aveugles. Les morts se comptent par centaines chaque année. Sur les dix premiers mois de 2010, les Nations unies estiment à 2 420 le nombre de victimes civiles. Qui se soucie encore du droit des Afghanes toujours emprisonnées sous la burqa  ?

140 milliards de dollars dépensés pour la guerre

La guerre coûte aux États-Unis deux milliards de dollars par semaine mais la reconstruction du pays n’est même plus à l’ordre du jour depuis 2001. Si 140 milliards de dollars ont été dépensés pour la guerre, 7milliards ont été attribués à « l’aide civile ». Un déséquilibre qui s’accroît avec l’escalade militaire promue par Barack Obama à son arrivée à la Maison-Blanche. Il étend le conflit au Pakistan, où la situation plus instable que jamais attise la confrontation avec l’Inde. L’opération commando contre Ben Laden dans un quartier tranquille d’Islamabad met fin à une « traque prétexte » qui ne dupait plus personne mais cette disparition programmée ne change rien en Afghanistan. Elle permet seulement à la Maison-Blanche d’abattre une carte maîtresse  : rendre public le dialogue engagé avec les talibans. Les conditions préalables mises par Washington, l’arrêt de la violence et l’acceptation de la Constitution afghane ont été levées et ces négociations pourraient rapidement ramener au pouvoir ceux qui en furent chassés il y a dix ans. Ils seraient même invités à se joindre à la conférence prévue en Allemagne en décembre pour le dixième anniversaire de celle de Bonn.

Pour raison d’échéance électorale, Obama a annoncé le retrait d’une partie de ses troupes (10 000 hommes) d’ici à la fin de l’année, puis 23 000 supplémentaires d’ici à l’été 2 012. Soit les effectifs qui avaient été envoyés en décembre 2009. Un retrait officiel sans panache mais « le partenariat durable » promis aux Afghans par le biais d’un encadrement des forces de sécurité et de la présence de milliers « privés », s’apparente à une occupation durable du pays. Quant aux alliés, ils feront leur paquetage en temps et en heure dits par Washington. Paris en tête. Depuis 2008, Sarkozy n’a-t-il pas suivi au pied de la lettre les desiderata américains au détriment des aspirations des Français dans leur majorité contre cette guerre  ?

Cette meurtrière décennie en Afghanistan est-elle pour autant un total fiasco stratégique  ? Le terrain afghan aura au moins tenu une promesse. Celle d’avoir servi de champ d’expérimentation permettant la relance de l’Alliance atlantique, inquiète pour son avenir après l’implosion de l’URSS. En 2003, lorsque le Conseil de sécurité de l’ONU confie à l’Otan la conduite des opérations militaires en Afghanistan, il consacre ainsi sa première opération militaire de grande ampleur hors de l’Europe. Pour la première fois en cinquante-quatre ans d’existence, et cette fois, sous mandat des Nations unies. Une mission formalisée dans un nouveau « Concept stratégique pour le XXIe siècle » qui va lui servir de tremplin pour de nouvelles tâches planétaires au mieux des intérêts des grandes puissances. Si l’implication de l’Otan a échoué en Irak, l’Alliance est revenue en force en Libye. De Kaboul à Tripoli la voie est ouverte vers d’autres champs d’intervention.

Soldats français  : lourd tribut. Le lieutenant parachutiste tué mercredi au cours d’une opération dans la vallée de la Kapisa porte à 75 le nombre de militaires français morts dans le pays depuis fin 2001. Proportionnellement aux nombres de soldats déployés, c’est la France qui paye, au moins depuis le début de cette année, le plus lourd tribut à la guerre. Présentant ses condoléances à la famille du dernier militaire décédé, Sarkozy est resté inflexible invoquant « la détermination 
de la France » à rétablir « paix et stabilité » dans le pays.

Dominique Bari

2) Francis Wurtz : « George Bush a développé une vision apocalyptique du monde »

Quelle a été l’influence des attentats du 11 septembre 2001 sur la décennie écoulée ?

Francis Wurtz. En décidant de mener la guerre au terrorisme, plutôt 
que de s’attaquer aux racines profondes du mal, les États-Unis de George Bush ont donné un tour sécuritaire sans précédent qui s’est soldé par un échec retentissant. Cela a conduit à une vision apocalyptique du monde qui a légitimé les guerres en Afghanistan et en Irak. En 2003, au moment même où George Bush célébrait la victoire de ses troupes en Irak, l’Union européenne mettait au point son actuelle doctrine stratégique qui épouse cette vision américaine du monde. L’autre principale conséquence 
du 11 septembre est la mise à mal d’acquis démocratiques 
et de liberté au nom de la sécurité et de la prévention du crime. 
Depuis le 11 septembre 2011, il n’y a plus de droit sanctuarisé.

Mort de Ben Laden, retrait programmé de l’Otan d’Afghanistan, printemps arabe...Une page des relations internationales est-elle 
en train de se tourner ?

Francis Wurtz. On ne tournera pas une page simplement parce que l’on commémore le dixième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 à New York. Même si des événements significatifs et très sains 
sont apparus, comme le mouvement des Indignés ou le printemps arabe, mettant en cause cette conception de l’ordre intérieur et international, un changement ne va pas intervenir comme cela. La logique de force prévaut toujours même si l’opinion publique est davantage prise en considération. Les États-Unis ne peuvent plus faire n’importe quoi. Pour que cela change réellement, il faut qu’il y ait un courant politique suffisamment fort pour porter une conception alternative des relations internationales. Autant il y a des éléments d’une telle aspiration, autant on est encore loin du compte. C’est pourquoi, il faut inscrire ce changement 
sur le prochain agenda des forces démocratiques dans le monde.

1) 2001 2011 Fin d’un cycle ?

Les années Bush furent parmi 
les plus sombres de l’histoire contemporaine 
aux États-Unis.

Sommes-nous sortis de l’après-11 septembre  ? 
Au lendemain des attentats, une question barrait la une de l’Humanité  : « Quel monde après ça  ? » Au-delà 
de l’effarement, de l’horreur ressentie 
en voyant ces employés du World Trade Center 
se précipiter dans la mort et de la compassion à l’égard des familles de victimes, des millions de citoyens des États-Unis se sont demandé : « pourquoi nous haïssent-ils tant  ? » Derrière ce « ils », se nichait une confusion entre l’action monstrueuse de terroristes bien définis et la vision du monde extérieur. Derrière ce « ils », une partie des Américains percevaient comme un écho défiguré des désordres d’un monde, marqué par l’injustice, les frustrations et les ressentiments accumulés à l’encontre 
de la première puissance économique et militaire 
de la planète. Mais Ben Laden n’était pas un révolté et encore moins un libérateur. Sujet du royaume allié d’Arabie saoudite, il avait été le jouet de l’administration américaine tant qu’il faisait la guerre aux Soviétiques 
en Afghanistan. L’islamisme politique, dangereux avatar de la désespérance et ennemi mortel des politiques progressistes, n’avait pas toujours été dans le viseur 
des stratèges américains. Bien au contraire.

Les États-Unis ont répondu de la pire manière aux questions graves que posait le choc du 11 septembre 2001. Les néoconservateurs alors au pouvoir ont saisi l’occasion que leur offraient les instigateurs des attentats pour engager le monde occidental dans une véritable croisade au nom de la théorie dangereusement farfelue du « choc des civilisations ». Les années Bush furent parmi les plus sombres de l’histoire contemporaine aux États-Unis. L’Europe a suivi Bush dans l’aventure guerrière en Afghanistan, dont 
le bilan, dix ans après, est édifiant  : les talibans que l’Otan prétendait bouter hors du sol afghan ont renforcé 
leur influence sur le terrain et les promesses d’un État 
de droit et d’aide au développement ne sont toujours pas au rendez-vous.

Sur la base de mensonges qu’une grande partie des Occidentaux ont fait semblant de croire – cette fois-ci à la notable exception de la France –, Bush 
a conduit en Irak une guerre de destruction massive 
dont le pays porte pour longtemps les stigmates. 
Cette politique a fort logiquement encouragé les plus bellicistes en Israël qui ont étouffé dans l’œuf 
le processus de paix avec les Palestiniens. George Bush a laissé derrière lui un monde plus dangereux, plus instable, plus injuste. L’Amérique, avec l’élection de Barack Obama, a tourné les pages les plus sinistres du règne 
des néoconservateurs. La nouvelle administration 
a mis fin au scandale de l’internement au camp 
de Guantanamo, où Bush autorisait la torture, les troupes américaines se sont désengagées de l’Irak et la question du retrait d’Afghanistan est sur la table.

Mais surtout, ce sont les peuples arabes 
qui ont infligé la plus grande défaite politique 
à l’ex-président américain, en s’engageant dans 
des révolutions démocratiques, exemplaires en Tunisie et en Égypte, qui ont laissé de côté les promoteurs de l’ordre islamiste. On voudrait espérer que le cycle Bush-Ben Laden est définitivement clos, que l’ONU elle-même sortira de sa tutelle en décidant d’admettre dans ses rangs la Palestine, lors de l’Assemblée générale qui s’ouvre dans deux semaines à New York. Les peuples sont peut-être 
en train de reprendre l’initiative. Les manifestations sociales massives qui se succèdent en Israël ajoutent 
une touche d’espoir sur ce tableau du monde. Mais rien n’est écrit d’avance.

Jean-Paul Piérot


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