Emiliano Zapata

samedi 4 novembre 2017.
 

Zapata ! ça claque comme un coup de fouet et cela résonne comme une légende. Une épopée à ne pas oublier.

De 1909 à 1919, les insurgés zapatistes résistent à toutes les armées et toutes les manoeuvres. Le 25 novembre 1911 Emilano Zapata proclame le "plan d’Alaya". Le 10 avril 1919, il est attiré dans un piège à l’hacienda de San Juan Chinameca et abattu à bout portant. Seul, son cheval blanc réussit à s’enfuir. Depuis, des peones l’ont souvent vu parcourir les montagnes du Sud, surtout depuis 1994

Tout commence dix ans plus tôt, en septembre 1909, dans son petit village d’Anenecuilco au Mexique. Le Conseil des Anciens réunit en grand secret l’assemblée du village pour annoncer sa démission. Il ne se considère plus capable de défendre les villageois, leurs terres et leurs droits d’eau face aux maîtres des haciendas (grandes propriétés), face à la nouvelle loi foncière et face aux tribunaux. Qui est élu comme nouveau calpuleque (porte parole, répartiteur des terres et récoltes) ? Emiliano Zapata, 30 ans, métis, illéttré mais fort intelligent, propriétaire d’une petite terre, métayer de quelques autres arpents et dresseur de chevaux.

En 1910, le Mexique compte 15 160 369 habitants dont 80% vivent à la campagne. Ce pays est dirigé depuis 35 ans par le général Porfirio Diaz, politiquement dictateur et philosophiquement dignitaire franc-maçon (variété "moderniste" croyant apporter le "progrès" par l’action de l’Etat, la promotion des élites, le chemin de fer, le capitalisme et les exportations). Le milieu populaire rural connaît une oppression extrêmement dure exercée par les grands propriétaires des haciendas, hautains, rapaces, racistes et par les investisseurs étrangers. Ces maîtres accaparent les terres des paysans, l’eau et les communaux puis utilisent les paysans expropriés comme main d’oeuvre bon marché. De nombreux ranchos et pueblos disparaissent au profit des haciendas, de plus en plus riches, de plus en plus vastes, des plus en plus peuplées. En 1906, 17 propriétaires possèdent presque toutes les bonnes terres de l’état de Morelos.

Dans ce contexte, les nouveaux élus d’Anenecuilco essaient de faire valoir les titres fonciers de leurs mandants devant les tribunaux. L’affaire tourne autrement et les paysans se retrouvent pratiquement expropriés et interdits de culture. Zapata et ses amis constatent la brutalité ignoble des rurales (policiers miliciens au service des hacendados). Ils engagent toute leur énergie dans la défense des villageois dépouillés de leurs biens par de puissants investisseurs mexicains et étrangers.

C’est alors, en 1910, qu’Emiliano Zapata commence à détruire certaines clôtures illégitimes, à restituer pacifiquement des terres à leurs propriétaires légitimes, à constituer des lots familiaux, à gérer l’eau, à protéger la culture des terres, à constituer une réserve financière. Surtout, il rassemble les actes divers, souvent anciens, permettant de prouver les droits des paysans. Le mouvement fait tâche d’huile et durant l’hiver 1910 1911, il préside le comité de défense de toute la partie Sud du district de Cuautla. Cependant, ni les autorités, ni les tribunaux ne souhaitent contribuer à faire respecter cette légalité. Face aux forces armées, aux élus véreux, aux hacenderos et rurales, à la police, le mouvement reste ignoré, méprisé. Des soulèvements locaux éclatent.

Le 10 mars 1911, Zapata entre en campagne en prenant le bourg de Villa de Ayala. sous les mots d’ordre " A bas les haciendas ! Vive le peuple" " Libertad Justicia y Ley" . Des ranchos perdus comme des pueblos ruinés, des rebelles en loques affluent de tous côtés. Vu son manque d’armes et de munitions, ils se limitent à une tactique de guerrilla sur une zone assez large. Le 19 mai, ils s’estiment enfin en mesure de prendre Cuautla et s’en emparent. Zapata fait respecter les haciendas mais leur demande de restituer les terres indument accaparées.

Le Mexique connaît alors :

* une crise institutionnelle due à la décision de Porfirio Diaz de se retirer.

* une mutation économique rapide due particulièrement à la proximité des Etats Unis, à l’intégration de productions comme le sucre dans le marché mondial d’où d’énormes investissements attendant des profits aussi énormes au détriment des peones.

* une crise politique générée par la volonté des forces les plus réactionnaires issues de la colonisation espagnole (grands propriétaires, armée, Eglise catholique) de ne pas lâcher leur domination de type féodal alors qu’une bourgeoisie moderne porteuse d’une vie politique "démocratique" commence seulement à se développer et a besoin des précédents pour exploiter le peuple.

* une "révolution" au sein de laquelle deux courants peuvent être nettement distingués : d’une part des politiciens plus ou moins démocrates, non fiables, véreux, avides de pouvoir mais se satisfaisant de vagues promesses, d’autre part des défenseurs du milieu populaire comme Zapata.

Une première "révolution" l’emporte en 1911. Après la prise de Ciudad Juarez par Pancho Villa, Porfirio Diaz quitte le Mexique pour l’Europe. Des élections présidentielles sont promises.

Emiliano Zapata se fait probablement quelques illusions à ce moment-là sur le nouveau personnel politique. Il insiste sur la nécessité de faire avancer la réforme agraire. Balladé par des politiciens particulièrement retors, écrasé par l’armée fédérale, ayant évité de justesse un assassinat, il se replie sur les montagnes, reconstitue des forces et rend publiques ses "revendications".

Les succès militaires de la rébellion contribuent lourdement à la victoire électorale du "démocrate libéral" Francisco Madero (qui bénéficie du soutien américain) aux élections présidentielles. Or, celui-ci, une fois élu, trahit Zapata trop confiant, laisse les troupes fédérales l’encercler et le battre. Celui-ci doit à nouveau prendre le chemin des montagnes sur son légendaire cheval blanc.

Le 25 novembre 1911, les guerrilleros publient le Plan d’Ayala ( Plan libérateur des fils de l’ État de Morelos affiliés à l’armée insurgée) dont quelques extraits sont rappelés ci-dessous en annexe de cet article.

25 novembre 1911 Emilano Zapata proclame le "plan d’Alaya"

L’armée poursuit alors une campagne systématique de pacification dans les zones zapatistes (exécutions, incendie des pueblos et fermes, camps d’internement, engagement militaire obligatoire, déplacements de population...).

Cette logique de militarisation de la société donne une grande place à l’armée qui réalise un coup d’état autour du général Huerta puis assassine Madero, président élu. La guerre civile enflamme tout le Mexique. La "pacification" militaire s’accentue dans les districts de sympathie zapatiste. Beaucoup de peones, ouvriers et artisans sont embrigadés d’office dans les troupes huertistes pour servir de chair à canon ; plutôt que de subir ce sort, des centaines rejoignent la guerrilla.

En 1914, Zapata dirige une force armée insurrectionnelle disparate mais plus forte qu’en 1911. En avril mai, il reprend en main tout l’état de Morelos. Au Nord, les constitutionnalistes et Pancho Villa ont également constitué une armée contre les généraux putschistes. Huerta se retrouve de plus en plus isolé puis renversé.

Les constitutionnalistes convoquent une convention pour nommer un nouveau gouvernement. Zapata refuse d’y assister en invoquant la raison incontournable qu’aucun conventionnel n’avait été élu. Quelques délégués zapatistes s’y rendent cependant pour présenter leur fameux Plan de Ayala.

Carranza est nommé à la tête du nouveau gouvernement par les constitutionnalistes. Il commence par se retourner contre Pancho Villa qui lui avait permis de vaincre Huerta puis il s’attaque à nouveau aux zapatistes. Suivre le détail de ce douloureux combat serait ici inutile.

En avril 1919, les rebelles n’ont toujours pas été battus, leurs troupes restent fortes et leur prestige est immense dans les milieux populaires.

Suite à un faux ralliement d’une unité fédérale, Zapata est alors attiré dans un piège à l’hacienda de San Juan Chinameca et abattu à bout portant.

Seul, son cheval blanc réussit à s’enfuir. Depuis, des peones l’ont souvent vu parcourir les montagnes du Sud, surtout depuis 1994.

Jacques Serieys

ANNEXE : EXTRAITS DU PLAN D’AYALA

... Nous soussignés, constitués en junte révolutionnaire pour soutenir et réaliser les promesses que la révolution du 20 novembre 1910 dernier a faites au pays, déclarons solennellement à la face du monde civilisé qui nous juge et devant la Nation à laquelle nous appartenons et que nous aimons ... :

1) Attendu que ... Don Francisco I. Madero, n’a pas d’autre visée que de satisfaire ses ambitions personnelles, ses instincts démesurés de tyran et sa désobéissance aux lois préexistantes émanées du code immortel de 1857 écrit avec le sang révolutionnaire d’Ayutla. Attendu que le prétendu chef de la révolution libératrice du Mexique ... n’a pas mené à une fin heureuse la révolution qu’il a glorieusement commencée avec l’appui de Dieu et du peuple, puisqu’il a laissé debout la majorité des pouvoirs dirigeants et les éléments corrompus du gouvernement dictatorial de Diaz qui ne sont ni ne peuvent être en aucune manière la représentation de la souveraineté nationale et qui, étant nos plus âpres adversaires ainsi que ceux des principes qu’aujourd’hui même nous défendons, provoquent l’inconfort du pays et ouvrent de nouvelles blessures au sein de la Patrie pour lui donner son propre sang à boire ; attendu que le susmentionné Don Francisco I. Madero, actuel président de la République, tente d’éviter de tenir les promesses qu’il a faites à la Nation dans le Plan de San Luis... poursuivant, emprisonnant ou tuant les éléments révolutionnaires qui l’ont aidé à occuper le haut poste de président de la République ; Attendu que le si souvent nommé Francisco I. Madero a essayé de faire taire par la force brutale des baïonnettes et de noyer dans le sang les pueblos qui demandent, sollicitent ou exigent l’accomplissement des promesses, en ... les condamnant à la guerre d’extermination sans concéder ni octroyer aucune des garanties que prescrivent la raison, la justice et la loi ; attendu également que le président de la République Francisco I. Madero a fait du suffrage effectif une farce sanglante aux dépens du peuple ... en consommant une scandaleuse alliance avec le parti Cientifico, les propriétaires féodaux d’haciendas et les caciques oppresseurs, ennemis de la révolution par lui proclamée, afin de forger de nouvelles chaînes et de suivre le modèle d’une nouvelle dictature plus honteuse et plus terrible que celle de Porfirio Diaz ; car il a été clair et flagrant qu’il a outragé la souveraineté des États, foulant aux pieds les lois sans aucun respect pour les vies et les intérêts comme cela est advenu dans l’État de Morelos et d’autres encore, les conduisant à l’anarchie la plus horrible qu’enregistre l’histoire contemporaine...

2) Pour les raisons ci-devant exprimées, le chef de la révolution et président de la République Monsieur Francisco I. Madero n’est plus reconnu comme tel et des efforts sont entrepris pour précipiter le renversement de ce fonctionnaire.

4) La junte révolutionnaire de l’Etat de Morelos manifeste à la Nation par serment formel : Il fait sien le Plan de San Luis avec les additions qui sont exprimées comme suit pour le bénéfice des peuples opprimés et qu’elle se fera le défenseur des principes qu’elle défend jusqu’à la victoire ou la mort.

5) La junte révolutionnaire de l’État de Morelos n’admettra ni transaction ni compromis avant d’avoir obtenu le renversement des éléments dictatoriaux de Porfirio Diaz et de Francisco I. Madero, car la Nation est lasse des hommes faux et des traîtres qui font des promesses comme des libérateurs et qui une fois arrivés au pouvoir, les oublient et se constituent en tyrans.

6) La partie additionnelle du Plan que nous invoquons consigne par écrit Que les terrains, bois et eaux qu’ont usurpés les propriétaires d’haciendas, les Cientificos ou les caciques, à l’ombre de la justice vénale, seront repris immédiatement par les pueblos ou les citoyens qui possèdent des titres correspondant à ces biens immeubles et à ces propriétés dont ils ont été dépouillés par la mauvaise foi de nos oppresseurs, maintenant à tout prix, les armes à la main, la possession ci-mentionnée,quant aux usurpateurs qui se considéraient comme ayant-droit (a ces biens immeubles) ils pourront recourir à des tribunaux spéciaux qui seront établis après triomphe de la révolution.

7) En vertu du fait que l’immense majorité des pueblos et des citoyens mexicains ne sont guère plus maîtres que du terrain qu’ils foulent et qu’ils souffrent les horreurs de la misère sans pouvoir améliorer en rien leur condition sociale ni pouvoir se livrer à l’industrie ou à l’agriculture car les terres sont monopolisées par quelques mains ; pour cette raison les puissants propriétaires de celles-ci seront expropriés après indemnisation préalable d’un tiers de ces monopoles afin que les pueblos et citoyens du Mexique obtiennent des ejidos, des colonias ou des fons légaux pour créer des pueblos ou des champs pour semer ou pour travailler, et pour que, en tout et pour tous la prospérité et le bien-être des mexicains soit amélioré.

8) Les biens des propriétaires d’haciendas, des Cientificos ou des caciques qui s’opposeraient directement ou indirectement à ce Plan seront nationalisés et les deux tiers de ce qui leur correspond seront destinés aux indemnisations de guerres, pensions pour veuves et orphelins des victimes qui succombent dans la lutte pour le présent Plan.

9) Afin d’exécuter les mesures concernant les biens ci-mentionnés, des lois de désamortissement et de nationalisation seront appliquées selon le cas ; en effet celles qui furent mises en vigueur pour les biens ecclésiastiques par l’Immortel Juarez peuvent nous servir de modèle et d’exemple ; celle qui châtie les despotes et les conservateurs qui de tous temps ont prétendu nous imposer le joug ignominieux de l’oppression et de la régression.

11) Les dépenses de guerre seront prises conformément à l’article 11 du Plan de San Luis Potosi et tous les procédés employés dans la révolution que nous entreprenons seront conformes aux instructions mêmes que détermine le plan mentionné.

12) Une fois triomphante la révolution que nous menons sur la voix de la réalité, une junte des principaux chefs révolutionnaires des différents États nommera ou désignera un président intérimaire de la République qui préparera des élections pour l’organisation des Pouvoirs fédéraux.

13) Les principaux chefs révolutionnaires de chaque État désigneront en junte, le gouverneur de l’État auquel ils appartiennent et ce haut fonctionnaire organisera des élections afin d’installer dûment les pouvoirs publics et avec comme objet d’éviter des consignes forcées qui causent le malheur des pueblos comme par exemple la consigne bien connue d’Ambrosio Figueroa dans l’Etat de Morelos et d’autres encore, qui condamnent au précipice des conflits sanglants soutenus par le caprice du dictateur Madero et du cercle de Cientificos qui l’ont incité.

15) Mexicains, considérez que la ruse et la mauvaise foi d’un homme versent le sang de manière scandaleuse, car il est incapable de gouverner ; considérez que son système de gouvernement garrote la Patrie et méprise, par la force brutale des baïonnettes, nos institutions ; et de même que nous avons empoigné nos armes pour l’élever jusqu’au pouvoir, de même que nous les retournerons contre lui car il a manqué à ses engagements envers le peuple mexicain et il a trahi la révolution par lui commencée, nous ne sommes pas personnalistes, nous sommes partisans des principes et non des hommes.

Peuple mexicain, appuie ce plan les armes à la main et tu feras la prospérité et le bien être de la Patrie.

LIBERTE, JUSTICE et LOI.

Ayala, 25 novembre 1911 Signé :

Général en Chef EMILIANO ZAPATA, les généraux Eufemio Zapata, Francisco Mendoza, Jesus Navarro, Otilio E. Montano, José Trinidad Ruiz, Proculo Capistran, les colonels Pioquinto Galis, Felipe Vaquero, Cesareo Burgos, Quintin Vaquero, Pedro Salazar, Simon Rojas, Emigdio Marlolejo, José Campos, Felipe Tijera, Rafael Sanchez, José Pérez, Santiago Aguilar, Margarito Martinez, Feliciano Dominguez, Manuel Vergara, Cruz Salazar, Lauro Sanchez, Amador Salazar, Lorenzo Vazquez,Catarino Perdomo, Jesus Sanchez, Domingo Romero, Zacarias Torres, Bonifacio Garcia, Daniel Andrade, Ponciano Dominguez, Jesus Capistran, les capitaines Daniel Mantilla, José M. Carrillo, Francisco Alarcon ...


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