Des 30 glorieuses au nouvel âge du capitalisme

samedi 11 mai 2019.
 

Extrait de Lignes d’horizon

Pour parler de notre époque nous utilisons l’expression de « nouvel âge du capitalisme ». Cette appellation veut désigner un état nouveau du système de production et d’échange que met en oeuvre le capitalisme. Cet état nouveau n’annule pas les contradictions et les facteurs d’instabilité que les analyses du passé ont mis à jour. Le mécanisme de l’accumulation et les exigences de maximisation du taux de profit demeurent le moteur central du système, mais ils s’expriment dans un environnement nouveau, qui conduit à en élargir les effets. Cet environnement est le produit de l’histoire, des luttes qu’elle a portées, des guerres, des révolutions qui se sont déroulées et des rapports de forces. En transformant le contexte dans lequel le capitalisme s’est matérialisé, elles l’ont transformé lui-même.

Le capitalisme est désormais dominé par l’une des strates qui le composent. C’est elle qui a soumis à son tempo —le court terme — et à ses normes — un niveau de rentabilité immédiate sans guère de précédent — l’ensemble de la sphère de la production et des échanges. Elle a reformaté l’environnement juridique, culturel et politique, ainsi que l’ordre international à ses convenances. Il s’agit du capital financier, qui s’est donné une capacité d’action transnationale et a progressivement soumis le capital productif et industriel à ses exigences.

Ce que l’on nomme la mondialisation est en réalité la globalisation de l’activité des sociétés sous l’égide de ce nouvel âge du capitalisme. Aux origines de cette évolution, la volonté du capitalisme de répondre à la baisse du taux de profit, qui s’est manifestée à la fin des années soixante. En réaction, à partir du début des années soixante dix, le néolibéralisme naissant à alors peu à peu totalement libéré le capital financier de toute contrainte et de toute régulation. Ainsi délié de toute entrave par la globalisation financière, il a proliféré. Cela a conduit à l’apparition d’une hyper bulle financière, masse de capitaux fictifs, faits de titres de dettes privées ou publiques sans contrepartie réelle et dès lors insolvables. Si bien qu’à l’heure actuelle existe une masse financière dont la valeur équivaut à près de cinquante fois la production réelle : 44 mille milliards de dollars pour cette dernière, plus de deux millions de milliards de dollars pour l’autre !

Ce nouvel âge s’est pérennisé parce qu’il est devenu une construction globale, un système. Pour y parvenir, il lui a fallu installer durablement ses deux conditions d’existence : la dérégulation et la marchandisation de tous les compartiments de l’activité humaine. C’est dire que ce système économique est fondamentalement réfractaire à toute régulation, et d’abord à la première d’entre elles : la souveraineté populaire, dont toutes les autres découlent sous formes de lois et de règlement. Sa dynamique est ainsi de tout mettre en oeuvre pour son extension permanente.

Cela ne se peut qu’au prix d’un recul de la maîtrise par les citoyens de leur avenir, c’est pourquoi nous parlons à son sujet d’un ordre globalitaire.

Avec l’ordre globalitaire qui l’accompagne, ce nouvel âge du capitalisme s’inscrit comme la troisième étape du mouvement historique qui a été celui du capitalisme. Après un premier âge de non-régulation, le capitalisme n’a pu surmonter ses contradictions qu’au prix du chaos : le carnage de la Première guerre mondiale, la Grande Dépression des années 1930 puis la Seconde guerre mondiale. De ce chaos économique et social, mais aussi du défi que leur lançait l’existence du bloc soviétique, comme des nécessités de la reconstruction, les démocraties occidentales se sont résignées à devoir tirer les conséquences.

Aussi, à partir de 1945, elles mirent en place une nouvelle économie, partiellement socialisée, fortement réglementée et largement pilotée par des politiques publiques.

Dans la plupart des pays capitalistes d’Europe, les exigences populaires après les privations de la guerre, les rapports de forces défavorables à des bourgeoisies souvent compromises dans la collaboration, les contraintes de la reconstruction des infrastructures et des économies ravagées par la guerre, débouchèrent sur d’importantes conquêtes sociales, des nationalisations d’entreprises stratégiques, la construction de services publics et des interventions fortes de l’Etat dans l’économie.

En France, ces politiques puisèrent leur source dans le programme d’union nationale du Conseil National de la Résistance et leur mise en oeuvre débuta sous le gouvernement à participation communiste présidé par le général De Gaulle. Certaines de ces mesures prolongeaient ou étendaient des expériences antérieures, d’autres inauguraient des mesures nouvelles.

Ainsi, en Europe occidentale, dans les années qui suivirent la seconde guerre mondiale, se mirent en place des droits protecteurs des salariés — que ce soit par la loi (Code du travail) ou les conventions collectives — qui se développèrent pendant trois décennies.

Les nombreux comités de gestion directe des entreprises créés en 1945 pour redémarrer la production conduisirent les nouvelles autorités à la mise en place de comités d’entreprises aux pouvoirs plus limités pour désamorcer la dynamique d’autogestion sociale qui se développait. De plus apparurent des systèmes de sécurité sociale : en Allemagne, Bismarck avait instauré une assurance sociale des travailleurs dès la fin du XIXème siècle ; en Grande Bretagne, c’est Beveridge qui, dès 1940, définit une sécurité sociale universelle qui inspira l’élaboration de la sécurité sociale universelle contenue dans le programme du Conseil National de la Résistance.

Devant prendre en compte les assurances corporatistes existantes, la mise en oeuvre ne pourra atteindre l’idéal d’égalité souhaité. Mais le progrès était immense : c’est l’insécurité devant la maladie et la vieillesse qui reculait spectaculairement, contribuant à améliorer l’état sanitaire des populations, mais aussi les rapports de force en faveur du salariat.

Dans tous les pays d’Europe, aussi, de grands services publics se constituèrent par regroupements et nationalisation dans les secteurs de la Poste, de l’Energie, des transports ferroviaires, etc. De même, des nationalisations furent effectuées dans les secteurs stratégiques nécessaires au redémarrage des économies, comme le charbon ou l’acier, des mesures de planification de la production adoptées, des coordinations supranationales mises en place avec par exemple la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA). Le Plan Marshall d’aide aux économies européennes (et pour lutter contre le communisme !), les activités de reconstruction, les politiques publiques d’innovation, les revenus sociaux distribués, alimentèrent une longue période de croissance continue et de quasi plein emploi (les 30 Glorieuses) qui n’alla pas sans de profonds bouleversements de la structure de l’emploi (exode rural, appel à la main d’oeuvre immigrée, arrivée massive des femmes sur le marché du travail …).

Pour autant, ces « 30 Glorieuses » n’annulèrent pas l’exploitation des salariés, les attaques du patronat et les luttes revendicatives, comme en témoignent les grandes grèves de 1947, 1953, 1963 ou 1968 ; ainsi que les nombreuses grèves d’entreprises ou de branche pour les salaires, la réduction du temps de travail, l’abaissement de l’âge de la retraite, etc.

Ce deuxième âge du capitalisme, celui d’un capitalisme « régulé », a pris fin à la charnière des années 1970 et 1980. Confronté à la baisse du taux de profit survenue à la fin des années 60, le capitalisme a, dès les années 70, engagé la contre-offensive visant à la restauration de taux de profits amoindris par les conquêtes sociales et les lourdeurs croissantes des investissements exigés par les technologies modernes.

En effet, au sortir de la guerre, les détenteurs du capital avaient dû faire des concessions sociales et laisser des pans entiers de l’économie échapper à leur emprise. La reconstruction nationale donnait une primeur à l’intérêt général sur les intérêts particuliers. Les droits protecteurs des salariés mettaient des bornes à l’arbitraire et à l’exploitation. Les services publics étaient la démonstration vivante que l’économie pouvait fonctionner sur des logiques de besoins sociaux et d’intérêt général antinomique à la logique du profit. Mais dès que les rapports de forces devinrent moins favorables au salariat, le capital entreprit le grignotage et la reconquête de ce qu’il avait dû concéder, par exemple à l’occasion des ordonnances de 1967 sur la Sécurité sociale.

C’est qu’à nouveau les contradictions du capitalisme éclataient. Une crise de croissance s’était, en effet, amorcée dès les années 1960, elle ne pouvait qu’être aggravée par les chocs pétroliers des années 1970. L’effondrement progressif du bloc soviétique des années 1980 a semblé prouver qu’il n’y avait plus qu’une pensée et une organisation légitime de la société, celle que le néolibéralisme affirmait.

Les exigences de mise en valeur du capital s’étaient transformées. Les limites à la marchandisation que représentaient les sphères publiques, comme les frontières des économies nationales avec leurs législations particulières étaient déjà devenues d’insupportables entraves à la rentabilisation des capitaux gigantesques dont l’accumulation était nécessaire pour la mise en oeuvre des technologies nouvelles. Ce n’est certes pas un hasard si, en 1958, aux prémices de ce mouvement, l’Europe a trouvé à se constituer sous la forme d’un « marché commun ». C’est le moment où, le vocabulaire témoignant de ce changement d’échelle, les entreprises sont devenues des « multinationales ». Ce moment charnière est aussi le moment où une droite néolibérale a pris les commandes dans la plupart des grands pays industriels.

Depuis ce moment, il s’est donc agi de briser les résistances nationales au recul des compromis sociaux anciens : rompre tous les compromis de l’après-guerre, afin d’abolir toute entrave à l’accumulation du capital et d’étendre la logique marchande à l’ensemble des activités humaines, tel était — et demeure encore — l’objectif. Dès lors l’offensive capitaliste empruntera plusieurs voies :

- l’intensification de l’exploitation, la remise en cause des garanties collectives des travailleurs, la casse des solidarités collectives et des « bastions ouvriers », les suppressions massives d’emplois, pour modifier le partage de la valeur ajoutée entre le capital et le travail,

- la réduction des protections sociales (maladie, retraite, chômage), dénoncées comme alourdissant de manière insupportable le coût du travail et portant atteinte à la compétitivité,

- l’extension de la sphère du profit, par les privatisations partielles ou totales dans les différents pays, par la marchandisation de nouvelles activités, par la conquête de nouveaux marchés ; puis plus tard par la réintégration dans le capitalisme mondial des économies des pays du bloc soviétique et de la Chine.

- le rétrécissement des capacités d’intervention des Etats et des collectivités publiques dans l’économie, la dénonciation des dépenses publiques, l’allègement des fiscalités sur le capital et leur alourdissement sur les ménages inventant une redistribution à l’envers, etc.

Pour ce faire, cette offensive s’appuiera sur la mise en concurrence généralisée et la libre circulation des capitaux à l’échelle de la planète, permises par le changement d’échelle du capitalisme et les nouvelles technologies de l’information et organisées par les politiques néolibérales. Le cours libéral imprimé à la construction européenne en sera un puissant levier sur le vieux continent, tout comme les politiques d’ajustement structurel dictées par le FMI et la Banque Mondiale pour les pays pauvres ou en difficulté.


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