Fin de l’URSS le 21 décembre 1991 Faut-il regretter feu-le « socialisme réel » ? (point de vue de Denis Collin)

mardi 22 décembre 2020.
 

Il y a 27 ans que l’Urss a disparu d’un trait de plume, à la suite d’un dîner entre quelques anciens dignitaires du régime. La Chine est mise sérieusement dans la voie du capitalisme – ce qui lui a bien profité globalement. Le Vietnam suit de manière zigzagante son voisin et ennemi intime. À Cuba on annonce pour cette année le licenciement de 500.000 fonctionnaires qui devraient trouver du travail dans l’industrie privée. En Corée du Nord, le tyran du coin prépare sa succession en nommant son fils. Le « socialisme réel » avait commencé par la momification de Lénine et il survit sous les traits ubuesques de Kim Jong Il.

Quiconque a lu Marx et en a fait son miel devrait trouver là finalement matière à se réjouir. L’auteur du Capital détestait la bureaucratie sous toutes ses formes, se méfiait de l’État en général et haïssait plus que tout l’autocratie russe – son seul succès de librairie, un « best-seller » pour l’époque fut un pamphlet contre le premier ministre Palmerston accusé de capituler devant l’autocratie tsariste. La chute de régimes d’oppression, basés sur la toute-puissance de la bureaucratie et de la police politique pouvait donc être dignement fêtée – sans verser la moindre larme sur ce qui est mort entre 1989 et 1991.

On nous dira que cette fois il s’agissait de régimes se réclamant de Marx. Mais, prévoyant les usages frauduleux que feraient les spécialistes des mots en « isme », Marx s’était empressé de déclarer : « Moi je ne suis pas marxiste ! ». Et il ne cessa de répéter qu’on ne devait jamais juger une époque, ou une société, sur l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Qu’une armée de bureaucrates roulant en grosses voitures, protégés par une flicaille zélée, éliminant toute contestation par l’assassinat politique et imposant aux ouvriers le « samedi communiste » (le travail gratis obligatoire) et le salaire aux pièces, c’est-à-dire les pires formes de l’exploitation pour réaliser l’accumulation primitive du capital, qu’une telle caste d’oppresseurs et d’exploiteurs ait réussi à se faire passer pour l’incarnation du communisme voulu par Marx, c’est évidemment une des plus grandes escroqueries de l’histoire. Une escroquerie qui s’est longtemps appuyée sur la servitude volontaire des intellectuels petit-bourgeois de tous les pays et sur le goût prononcé de ces gens-là pour la génuflexion devant les maîtres aptes à manier le knout dans toutes ses formes modernisées (chambres de torture du KGB dans les caves de la Loubianka, exécution des opposants avec une balle dans la nuque, camps de rééducation, hôpitaux psychiatriques pour dissidents, etc.).

On ne va pas reprendre ici toute cette histoire. Et pourtant il faudrait la reprendre, ne serait-ce que pour enseigner aux jeunes générations ce que cela fut, et pour que là aussi on dise « plus jamais ça ! » J’entends déjà les murmures : « oui, mais ce n’est pas pareil que le nazisme ». Exact, ce n’est pas la même chose que le nazisme ; il y manque la dimension raciste et la bureaucratie stalinienne, beaucoup prudente que les chefs hitlériens, n’a jamais cherché à établir une domination mondiale totale. Elle voulait agrandir tranquillement ses territoires sans provoquer de nouvelles guerres mondiales qui mettraient son pouvoir en danger. En outre, les supporters du « socialisme réel » n’étaient pas comparables moralement aux supporters du nazisme. Le nazisme avouait tranquillement ses buts meurtriers alors que les bureaucrates staliniens devaient les déguiser. Si les sommets, ceux du stalinisme et du naeisme, se ressemblaient, les bases étaient aux antipodes. Soit. Mais l’argument « ne pas être identique au nazisme » nous dit simplement ce que le « socialisme réel » n’était pas et non ce qu’il était. Après tout, le fascisme italien n’avait pas grand-chose à voir avec le nazisme et, bien que la deuxième guerre mondiale ait donné l’habitude de les confondre, la rigueur de l’historien ou de l’analyste politique exige de montrer leurs profondes différences. De même le franquisme ou le salazarisme furent de formes tyranniques non totalitaires sans rapport avec le nazisme dont pourtant ils étaient les alliés – jusqu’au début des hostilités où ils se retranchèrent dans une prudente neutralité anglophile. Que le « socialisme réel » ait été très différent des autres formes d’oppression et d’exploitation connues au siècle dernier n’implique cependant pas qu’il n’ait pas été un système d’oppression et d’exploitation particulièrement terrifiant – il faudrait d’ailleurs faire des distinguos : le système change largement de nature après la mort de Staline et le rapport Khrouchtchev et ce qui faisait la vitalité du terrorisme d’État va s’éteindre ne laissant bientôt plus les apparences, un décors derrière lequel le système va se désagréger après cette ultime tentative d’enrayer le déclin que fut la désastreuse invasion de l’Afghanistan.

Le chœur des nostalgiques intervient : l’Urss a tout de même sauvé l’Europe du nazisme ! C’est incontestable : les peuples de l’Urss ont payé le prix fort et les millions de civils et de militaires russes victimes du nazisme doivent être honorés. On fera cependant trois remarques :

1) l’Urss n’a pas été la seule nation à combattre le nazisme et n’a pas même été le premier pays à résister. En 1940, il n’y a qu’une nation importante qui résiste encore à Hitler : c’est la Grande-Bretagne. Et si elle avait cédé, Hitler aurait eu les coudées franches à l’Est. Sans parler de l’effet psychologique. On ne devrait jamais oublier ce que la victoire contre le nazisme doit au peuple britannique et à la lucidité militaire de ses dirigeants.

2) La première victoire d’Hitler, la prise du pouvoir en 1933, doit largement à la politique criminelle du stalinisme, c’est-à-dire de Staline et de la direction du PCUS et de ses laquais allemands. Rappelons tout de même qu’avant la catastrophe, les dirigeants communistes allemands considéraient que la victoire d’Hitler serait une bonne chose car elle les débarrasserait des sociaux-démocrates et préfigurerait la victoire de Thaelmann (le chef du KPD). Il faut aussi rappeler que l’opération « Barbarossa » n’a dû ses premiers succès qu’à l’incurie de Staline et à ses crimes. Après avoir décapité l’Armée Rouge par les grands procès de 1938, Staline a cru à la bonne foi d’Hitler, il a cru que le pacte germano-soviétique durerait et il a refusé d’écouter les renseignements très fiables que donnaient Richard Sorge depuis le Japon ou le réseau de Léopold Trepper depuis Bruxelles.

3) Après la victoire, Staline a fait éliminer à peu près tous les généraux soviétiques et les dirigeants qui ont organisé la résistance et la contre-offensive victorieuse. La victoire devait revenir à Staline seul et tous les témoins gênants de l’impéritie du petit père des peuples devaient disparaître.

Enfin et surtout, si on veut faire un bilan global, on peut affirmer catégoriquement que le « socialisme réel » a été le grand fossoyeur de l’espérance révolutionnaire. Il n’est d’ailleurs pas un régime au monde qui ait assassiné autant de communistes que le régime stalinien. Les fusilleurs de la Commune de Paris ont tué des dizaines de milliers de communards, mais le drapeau de la Commune est resté le drapeau de la révolte contre l’oppression. En Espagne, les agents staliniens, alors que les franquistes progressaient dangereusement, consacrèrent une partie de leurs forces à liquider les groupements qui ne voulaient pas suivre la chaotique politique dictée à Moscou et c’est ainsi que furent assassinés anarchistes (les amis de Durruti) et poumistes-trotskistes dont leur dirigeant Andreu Nin. Le régime stalinien ne s’est pas contenté de tuer les communistes et les militants ouvriers par centaines de milliers, de provoquer la mort de millions de paysans pendant la collectivisation (ce qui s’est répété en Chine avec le « grand bond en avant » ou la « révolution culturelle »), il a durablement fait du communisme un objet de haine et de dégoût.

Pourquoi revenir là-dessus ? Tout simplement parce que la gauche (principalement la gauche hostile au social-libéralisme) n’a pas véritablement fait son deuil du « socialisme réel ». Les uns regrettent le bon vieux temps où la « menace soviétique » obligeait les capitalistes à ménager leur propre classe ouvrière et à s’accommoder des conquêtes sociales arrachées par les luttes ouvrières ou tout simplement par la prévoyance de dirigeants qui, même à droite, avaient fini par se dire « sociaux-démocrates » (Pompidou citant la Suède en exemple) ou « travaillistes » (Chirac, premier ministre de Giscard en 1974-1976). Les autres lorgnent vers une nouvelle « patrie du socialisme » apte à jouer le rôle identificatoire de l’ex-Urss. Ainsi le stalinisme tropical de Cuba présenta-t-il longtemps tous les traits nécessaires pour en faire un paradis révolutionnaire : un petit pays résistant aux USA (David contre Goliath), un peuple qui danse la samba, un égalitarisme de façade, les palmiers, le soleil et le bleu de la mer. Le « club Med » et l’aspiration révolutionnaire en une seule image, voilà de quoi fixer le désir. On y ajoute une pincée de romantisme : la lutte armée, le destin tragique du « Che » et on a un « ersatz » du mythe d’Octobre fort convenable. La réalité n’a évidemment aucun rapport avec cette image séduisante. Après un demi-siècle de castrisme, Cuba est exsangue – et le blocus américain n’en est pas la seule, ni même la principale cause. Le délabrement général du pays le pousse dans une impasse. Depuis déjà pas mal d’années, le tourisme et notamment le tourisme sexuel, est (re)devenu une des sources de devises et permet à une partie de la population pauvre (« mais dignes » disent les thuriféraires du régime) d’améliorer l’ordinaire. Le patriarche met du temps à mourir : Castro, presque mourant il y a peu, est rentré dans le jeu et prophétise. Les lecteurs du « castrophile » Garcia Marquez ne peuvent que penser à ce grand roman qu’est L’automne du patriarche. Mais l’après Castro est engagé et sous la direction géniale du parti communiste de Cuba, le retour au capitalisme standard se fait, sans que les guérilleros parisiens ne s’en émeuvent outre mesure.

L’histoire se répète toujours deux fois, la première comme tragédie, la seconde comme farce, disait Marx. Après les tragédies russe ou chinoise, le « socialisme réel » passe de farce en farce. Au moins jusqu’à présent, c’est-à-dire jusqu’à Cuba inclus, ce « socialisme réel », bien que pas socialiste du tout, procédait à un changement des classes dominantes. En Urss ou en Chine, la vieille classe dominante vermoulue a dû céder la place à une classe ou caste bureaucratique apte à industrialiser le pays (à grands frais) et à réaliser ce que Marx avait appelé « accumulation primitive ». La comparaison d’ailleurs s’impose incontestablement : expropriation de la paysannerie (les « enclosures » en Grande-Bretagne, la collectivisation des années 30 en Urss) et travail forcé (« workhouses » en Grande-Bretagne et camps en Urss) sont les deux mamelles de cette accumulation primitive. Ce ne furent pas des révolutions communistes ni socialistes, mais ce furent des révolutions. Aujourd’hui l’arrivée au pouvoir de n’importe quel bonaparte de gauche qui ne touche en rien aux structures fondamentales, se contente de proclamations anti-américaines et anti-israéliennes est saluée à l’égal des plus grandes révolutionnaires du passé. Que le peuple soit réduit à la passivité, encadré par des « syndicats » succursales du parti du chef suprême, que la corruption règne en maître, que le mouvement ouvrier comme tel n’ait aucune existence indépendante, tout cela ne gêne pas le moindrement du monde la cohorte des nouveaux croyants de ce « socialisme » d’un genre si particulier.

Il ne s’agit pas de nier l’importance de ce qui s’est passé, par exemple, en Amérique Latine. Le Brésil de Lula est devenu une grande puissance économique qui joue maintenant dans « la cour des grands ». La vieille théorie trotskiste prédisait l’impossibilité pour les bourgeoisies nationales des pays coloniaux et semi-coloniaux de s’émanciper de la tutelle impérialiste et d’accéder pour leur propre compte au marché mondial, et de cela on tirait que seule la révolution socialiste pourrait réaliser l’indépendance nationale (c’était un des aspects de la « théorie de la révolution permanente »). L’histoire des trente dernières années a ruiné ce pilier du dogme trotskiste sans que les trotskistes lui prêtent la moindre attention… Le Brésil, comme la Chine, comme l’Inde aussi, après bien des convulsions est maintenant un des acteurs majeurs du système capitaliste mondial. Un exemple : la société Petrobras, spécialisée dans la recherche, l’extraction, et le raffinage du pétrole a réalisé cette année la plus gigantesque levée de capitaux de l’année (70 milliards de dollars) pour financer ses investissements dans la recherche du pétrole dans les fonds marins (jusqu’à 7000 mètres de profondeur). Petrobras a ainsi battu le précédent record de levée de capitaux détenu … par la banque agricole de Chine. Ceux qui ne comprennent pas quels bouleversement s’accomplissent dans l’ordre mondial feraient mieux de ne plus parler de politique plutôt que de continuer à répéter comme des perroquets les slogans des années 50 et 60. C’est à l’aune de ces changements qu’il faut mesurer ce qu’est le « chavisme » au Venezuela : non pas le socialisme du XXIe siècle, ni la « révolution bolivarienne », slogan baroque totalement creux, mais bien, sur la base de la reconquête de la rente pétrolière, la tentative d’affirmation d’une nouvelle classe capitaliste nationale, qui à côté des autres pays émergents veut sa place dans un monde où l’impérialisme dominant est très affaibli. Il est d’ailleurs significatif que Chavez, un militaire, ait consacré une part considérable des revenus du pétrole, à l’achat de matériel militaire, notamment auprès de la Russie. Les USA ne voient pas tout cela d’un bon œil, non qu’ils aient peur du « communisme » de Chavez mais parce que le Venezuela s’allie à des rivaux (la Russie) ou des États incertains (la Syrie ou la Lybie) sans parler de l’Iran, dans le jeu des rapports de forces entre les grandes puissances capitalistes.

Il n’y a pas non plus une once de socialisme dans la Bolivie de Morales ou dans l’Uruguay de Mujica. Bref, l’Amérique Latine n’est pas la « nouvelle patrie du socialisme ». Si les tenants de la « gauche radicale » ici sont tout prêts à tirer à boulets rouges sur Lula, un « social-libéral » qu’ils avaient pourtant encensé aux beaux temps de l’altermondialisme, ils devraient regarder la réalité des rapports de classe en face et ils verraient que Lula, Chavez, Morales ou Mujica représentent diverses variantes du même processus. Sans doute ce processus est-il par certains aspects très positif puisqu’il contribue à faire entrer dans le jeu de la politique des peuples qui en étaient exclus auparavant. Mais le plus important est peut-être ailleurs : il deviendra chaque jour plus évident que le problème n’est pas le méchant impérialisme américain manipulé par les sionistes (selon une thèse absurdissime colportée dans les milieux « anti-impérialistes » décérébrés) mais bien le capital lui-même comme rapport social, que ce capital soit russe, américain, chinois, brésilien ou vénézuélien.

Revenons au « socialisme réel ». Après avoir accepté de baptiser « communiste » l’odieux régime stalinien, en Urss d’abord, en Chine ensuite, on est prêt accepter n’importe quoi sous cette étiquette. C’est-à-dire n’importe quelle forme de la poursuite de la domination par d’autres moyens. Comme le dit très bien Louis Janover, « le cycle des révolutions inaugurées par Octobre est passé par toutes les formes de domination compatibles, à un moment donné, avec le mode de rapport immédiat entre les ”maîtres des conditions de production et les producteurs directs”, compte-tenu du ”niveau déterminé de développement du genre et du mode de travail et par suite de sa productivité sociale”. Le totalitarisme, que d’aucuns considéraient comme un système échappant au déterminisme économique du capital, réapparaît désormais dans cette histoire comme un mode de domination correspondant à un ”moment donné” de son développement. » (L. Janover, préface à la nouvelle édition de Marx, critique du marxisme, Payot, 2000) Si le « socialisme réel » comme formation sociale appartient maintenant au passé, l’analyse de ce qu’il a été, la « psychanalyse », pourrait-on dire, pour en faire remonter à la surface tous les éléments inconscients qui continuent d’obnubiler les cerveaux de ceux qui se disent révolutionnaires, communistes, anti-impérialistes, et autres appellations de la même farine. Tant que tous les ressorts de la « théologie de la domination » (Janover) que fut le « communisme du XXe siècle » ne seront pas mis à nu, il sera toujours aussi difficile de penser l’avenir.


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