Le traumatisme de la traite et de l’esclavage

mercredi 12 avril 2017.
Source : L’Humanité
 

Écrire sur l’esclavage… Par où commencer ? Quel fil tirer pour décrire l’histoire de l’horreur et ses séquelles quand on n’est ni écrivain, ni psychologue, ni expert en analyse géopolitique ? Garder la distance, ne pas se laisser emporter par l’affect, mais analyser froidement les faits de ce phénomène social, économique, idéologique et aujourd’hui politique.

Une idéologie raciste

Disons d’emblée que l’esclavage n’a pas été enfanté par l’Occident. Ni en Afrique, ni ailleurs. Ce phénomène existe depuis la nuit des temps. Mais seule l’Europe l’a transformé en génocide d’un continent, d’une "race". En enfonçant sa pointe de fer et de feu au cœur du continent noir, elle l’a laissé sans défense pour de nombreux siècles, l’a livré au pillage des plus riches et, sous couvert d’une idéologie raciste scientifiquement appliquée, a déshumanisé l’Homme noir.

Les rois d’Europe de la façade atlantique, depuis le Portugal jusqu’au Danemark en passant par l’Angleterre, l’Espagne, la France, les Pays-Bas, ont, pendant plus de trois siècles, au-delà des guerres qu’ils se sont assidûment livrés, engendré puis perfectionné la première « organisation internationale de malfaiteurs ». Ne confondons pas traite et esclavage. Ces deux crimes sont, bien entendu, condamnables. Les cités grecques, Rome, les autres empires ont toujours eu leurs esclaves. Dans la France carolingienne, il existait plus de 25% d’esclaves. L’Église, la Sainte Église, en était grande propriétaire (il est vrai que, depuis la fameuse controverse à Valladolid, la chrétienté n’avait pas caché que l’amour du prochain s’arrêtait aux hommes blancs).

Au 17ème siècle, le Code noir, écrit par un de nos plus grands commis d’État, Colbert, leur a donné une existence légale et juridique. En 1734, Voltaire, célèbre pour sa défense des victimes de l’intolérance religieuse, grand philosophe des Lumières et qui occupe une place particulière dans notre mémoire collective, possédera des actions chez un armateur négrier de Nantes, ce qui l’entraînera à écrire que « (… ) les Blancs sont supérieurs à ces nègres, comme ces derniers le sont aux singes »…

Un développement bâti sur des crimes

Cette idéologie a justifié, sans l’ombre d’une quelconque interrogation, le dépeçage de l’Afrique au 19ème siècle par les mêmes puissances occidentales.

C’est sur ces deux crimes contre l’humanité que sont l’esclavage et la traite que l’Europe a connu un développement sans précédent. Mais la traite, plus grande déportation humaine de tous les temps, d’une durée effarante (près de quatre siècles), est un phénomène bien spécifique, puisque, aujourd’hui encore, les descendants de ces déportés conservent par leur couleur la marque de cette servitude qui entraîne, qu’on le veuille ou non, dans les yeux du monde blanc, la justification de ce racisme qui ronge les sociétés occidentales.

Et qu’on ne s’y trompe pas. Ce racisme frappe toutes les femmes et tous les hommes de "race" noire, qu’ils soient ou non descendants d’esclaves. Ce traumatisme de la traite et de l’esclavage, toujours occulté mais présent dans la mémoire obscure des originaires d’outre-mer, en fait de la plupart « des assimilés en surface et des nègres marrons en profondeur ».

Qu’on ne cherche pas plus avant une explication aux événements qui marquent régulièrement les fins d’années dans les banlieues françaises, aux sifflets au Stade de France ou encore aux incivilités répétées des jeunes issus de l’émigration d’Outre-mer. Ils sont la simple traduction du mal-être et de la frustration de ces populations victimes de discriminations dans tous les secteurs de la vie économique, sociale, culturelle et politique.

Les descendants d’esclaves incapables de réfléchir, selon les colonialistes

Ce traumatisme est aussi présent dans la mémoire collective des Français de l’Hexagone, qui continuent à avoir, de l’Outre-mer et des populations qui en sont issues, une vision simpliste marquée par de nombreux clichés, témoins d’une extraordinaire ignorance de nos réalités, alimentant un déficit chronique d’images positives et nourrissant des préjugés sans fondement et des discriminations injustes.

Ainsi, les Noirs de France ne seraient que de bons sportifs et de bons musiciens ; il n’y aurait donc pas de créateurs, d’hommes politiques, d’écrivains, d’acteurs, de cinéastes, de directeurs de théâtre, d’intellectuels. Aucun de ces descendants d’esclaves ne serait donc capable de réflexion ou de geste artistique car on ne les voit jamais sur les écrans de notre télévision ou de notre cinéma, rarement sur les scènes de théâtre et encore moins dans les débats d’idées qui bouleversent notre société.

Déni de justice, manque d’imagination ou simple refus affirmé par nos élites d’une vraie prise en compte de la France d’aujourd’hui ? Oui, comme le dit le philosophe Édouard Glissant, les crânes et les os verdis des fils et filles d’Afrique tapissent le fond des océans, et nous avons ouvert, à coups d’éclaboussures sanglantes, les espaces d’un monde qui persiste, singulièrement, dans notre pays, à nous refuser cette visibilité.

Il est temps aujourd’hui de faire en sorte que cette poétique de la relation chère à Édouard Glissant (toujours lui) imprègne notre vie de tous les jours, que cette histoire de France ne soit plus occultée et que, depuis nos écoliers jusqu’à nos responsables politiques, il y ait enfin une vraie prise de conscience de la réalité composite de la nation française. Elle permettra (c’est à souhaiter) la nécessaire décolonisation des mémoires.

Greg Germain


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