Gérard Philippe, acteur extraordinaire et militant actif

jeudi 29 novembre 2018.
 

16 juillet 1951 : Gérard Philippe entre dans la légende du théâtre (PG)

1) Gérard Philipe… acteur au charme fou, citoyen résolu

Lorenzaccio, Rodrigue, Julien Sorel, Perdican, le prince de Hombourg, Fanfan la Tulipe et tant d’autres, grâce auxquels il traîna tous les coeurs après lui.

Cinquante ans tout juste. C’était au siècle dernier.

Quand radios et journaux nous apprirent la mort de Gérard Philipe à trente-sept ans (si jeune, c’était à n’y pas croire, avec toutes ces images en noir et blanc que nous avions de lui, en scène, à la ville et à l’écran), je nous revois, un petit groupe osseux sortant du lycée, un instant figés, la larme à l’oeil. On perdait un grand frère, un modèle à suivre de loin avec les moyens du bord. C’était nos années de formation et de déformation, après que fut sorti le film de Richard Brooks, Graine de violence, avec la musique de Bill Haley et ses Comets, grâce à laquelle nous calquions nos premiers déhanchements sur Round around the Clock. La guerre d’Algérie, guettant notre génération, n’était encore officiellement constituée que d’« événements ».

Un charme d’exception qui ne le fait semblable à personne

Gérard Philipe, nous le connaissions d’abord par le film. Il avait le statut de vedette de cinéma. On ne disait pas beaucoup star encore. Jeune premier français à l’élégance inatteignable, aujourd’hui encore son apparence pourrait sembler celle d’un homme de trente ans posant pour les magazines, avec en plus, sans doute, cette irrésistible allure de fragilité propre au gentilhomme romantique. Son physique ne fut pas pour rien dans l’amour quasi unanime qu’il suscita (sauf chez François Truffaut, alors critique acerbe, un peu jaloux ?). Il y a certes la silhouette, haute, élancée, épaules larges, hanches étroites, taille mannequin (parfait porte-manteau pour uniformes ; du Cid au prince de Hombourg en passant par le capitaine Armand dans les Grandes Manoeuvres, de René Clair). Il y a surtout les traits du visage à l’architecture solide ; le front large et bombé, le nez droit, l’ovale absolu qu’anime soudain l’éclatant sourire à fossettes, le menton « en cul d’ange », le cheveu dru, les oreilles petites joliment décollées, la joue creuse, le cou très long, la pomme d’Adam sensiblement en exergue, signe d’adolescence prolongée. Avec tout ça, rien de banal à la fin. Un charme d’exception qui ne le fait semblable à personne. Il n’y aura que Marcello Mastroianni pour émettre une aussi grande aura d’immédiate empathie. C’est affaire, là, au fond, de bonté du sujet, d’humanité pleine, d’attention aux autres, qui vous rendent au centuple.

Il n’arrêtera plus de jouer, de tourner, de vivre dans l’art jusqu’à son dernier souffle

Socialement, il est né coiffé. Enfance au Park Hôtel de Grasse, que son père, avocat, tient pendant la guerre tout en pratiquant la plus active collaboration, ce qui lui vaudra condamnation, qu’il fuira en Espagne. Mère ô combien aimante, qui accepte volontiers de partager avec le public son trésor d’enfant timide, rêveur, affectueux. Elle encourage son « Gégé » dès sa première audition, en 1941, devant Marc Allégret, dans une scène d’Étienne, comédie de Jacques Deval, mais c’est avec Yves Allégret qu’il débute au cinéma dans la Boîte aux rêves, en 1943, année où il est reçu au Conservatoire – il y suit notamment les cours de Georges Le Roy, auquel il témoignera toujours admiration et respect – en même temps que Michel Bouquet. Il n’arrêtera plus de jouer, de tourner, de vivre dans l’art jusqu’à son dernier souffle, tout en donnant, du métier de comédien, la plus noble définition en actes et prenant fait et cause pour la profession tout entière, lorsqu’il fut élu, en 1958, premier président du Syndicat français des artistes (SFA-CGT) nouvellement créé, après dissolution, aux fins d’unité, du Syndicat national des acteurs (SNA) et du Comité national des acteurs (CNA). On n’a pas oublié le texte fort, plus que jamais d’actualité, qu’il publia pour l’occasion, au titre si parlant : Les acteurs ne sont pas des chiens.

« La tragédie ? La tragédie ? Mais, voyons, je ne suis pas fait pour ça ! »

La rencontre avec Vilar, bien sûr, c’est capital. En 1948, le fondateur du Théâtre national populaire, qui l’a apprécié dans le Caligula de Camus, propose au jeune homme déjà abondamment fêté et célèbre (il a déjà brillé dans l’Idiot, d’après Dostoïevski, film de Georges Lampin ; le Diable au corps, de Claude Autant- Lara, d’après le roman de Radiguet ; la Chartreuse de Parme, de Christian-Jaque, tirée de Stendhal, et il a aussi créé, au Théâtre des Noctambules, l’exigeante partition poétique des Épiphanies, d’Henri Pichette) d’interpréter à Avignon, l’année suivante, le rôle de Rodrigue dans le Cid, de Pierre Corneille. Gérard Philipe refuse en ces termes : « Je ne suis d’accord ni avec Corneille en général ni avec le Cid en particulier (…) La tragédie ? La tragédie ? Mais, voyons, je ne suis pas fait pour ça ! » On sait que l’ombrageux Vilar, vexé, en colère, s’exclama : « Le petit con ! » Par bonheur, cela se fit. Après coup, on se dit que ce scrupule honore le comédien, attentif à ses moyens, à ce qu’il estime être sa nature. Déjà, il avait failli ne pas tourner dans le Diable au corps, s’estimant trop âgé pour ce rôle d’adolescent au corps aigu. Il fallut alors, pour qu’il accepte, tout le pouvoir de persuasion de Nicole Fourcade. Elle deviendra son épouse le 21 novembre 1951 et, sous le nom d’Anne Philipe, publiera sur leur vie commune un récit en toute pudeur déchirant, le Temps d’un soupir.

Il a été inhumé à Ramatuelle dans le costume du Cid.

À l’écoute aujourd’hui de la voix de Gérard Philipe, on est frappé par le phrasé sourcilleux qu’elle émet, fruit de la formation classique d’alors, mais chez lui sans académisme, singulière par la phonation. On ne perd pas un mot, on perçoit les césures, le souffle maîtrisé. Dans l’élan tragique, en effet, cette voix paraît un peu claire, cherchant le grave sans l’atteindre à tout coup, datée, un peu ? C’est dans Musset, et dans les comédies de cinéma, gaies (René Clair, ah ! les Belles de nuit !) ou plus sombres (Monsieur Ripois, de René Clément, etc.), qu’il est unique. Alors, il fait merveille. Sa disparition précoce (cancer du foie, quel secret vautour s’en prit sournoisement à ce délicat et bondissant Prométhée tout feu tout flamme ?) laissa donc le pays plongé dans une tristesse encore vive, même pour ceux qui ne furent pas ses contemporains immédiats. Tant de droiture, de charmeuse simplicité, Gérard Philipe, de plain-pied avec tous, en banlieue avec Vilar et les siens devant de nouveaux publics enchantés, à Hollywood ou sur la place Rouge, Fanfan la Tulipe, Till l’Espiègle, rêveur éveillé chez Kleist, Julien Sorel, Modigliani dans Montparnasse 19, de Jacques Becker, ténébreux Valmont moderne chez Vadim et Roger Vailland, tour à tour faustien, aérien et fin bretteur, alcoolique dansant son désespoir dans les Orgueilleux, que sais-je encore ?, de cet intense carrousel de souvenirs fondant à jamais un mythe éperdu. Il a été inhumé à Ramatuelle dans le costume du Cid. Avignon, reconnaissante, a baptisé Gérard Philipe le parking sous le palais des Papes. Sic transit gloria mundi.

JEAN-PIERRE LÉONARDINI, L’Humanité

2) Gérard Philipe. Acteur le jour et syndicaliste la nuit

Gérard Philipe a toujours pris fait et cause pour l’ensemble de sa profession, quitte à faire trois journées en une  : acteur de cinéma le matin, comédien de théâtre le soir et responsable syndical la nuit… « Il a eu le courage, nous dit le comédien Aristide Demonico, chargé de l’organisation de la soirée, de voir que sa notoriété pouvait être mise au service de sa profession. » « De nos jours, c’est le contraire, poursuit-il. Les vedettes n’arrêtent pas de dire  : “Je n’ai pas le temps  !” Lui ne s’est pas échappé. »

Gérard Philipe a pu être considéré comme un « compagnon de cœur » des communistes dont il a partagé certains idéaux. Dès 1943, année de son entrée au Conservatoire, il milite au Mouvement de la paix et adhère à l’Union des artistes. En 1948, il participe à la lutte contre les accords Blum-Byrnes qui mettent en péril le cinéma français. Cette lutte sera victorieuse. En 1958, il est donc élu premier président du Syndicat français des artistes interprètes (SFA-CGT), nouvellement créé après dissolution, aux fins d’unité, du Syndicat national des acteurs (SNA) et du Comité national des acteurs (CNA).

Ce que Gérard Philipe défendait n’a pas changé

Le comédien Roland Ménard, qui travaillait beaucoup pour la radio à l’époque, se souvient  : « Quand Gérard Philipe a accepté cette responsabilité, nous avons été éblouis et même un peu effrayés. On s’imaginait rencontrer un héros descendant de son char de soleil. Il nous a simplement dit bonjour, avant d’ajouter  : “C’est pas tout ça. Il faut se mettre au travail”. »

Il embrasse très vite la totalité de la situation, consulte les dossiers qu’il maîtrise en un rien de temps. Sûr de ce qui doit être fait, il constitue une équipe solide et œuvre à l’essentielle réunification tout en mettant sur pied un vrai programme syndical. L’organisation n’a pas encore de locaux. Gérard Philipe propose son appartement, alors en chantier, rue de Tournon. « Je me souviens, reprend Roland Ménard, d’une réunion concernant la section audiovisuelle où nous étions assis sur les marches du petit escalier, sur le palier. Il y avait là Simone Signoret et Yves Montand. Nous parlions à bâtons rompus, à l’étroit, des minima sociaux. » Un jour, Jean Vilar lui aurait dit  : « Je vous prie de ne plus faire de réunions syndicales dans votre loge pendant l’entracte. » « Il a mis sur pied des présidences de secteurs d’activité, précise Aristide Demonico, avec à leur tête des gens notoires qui travaillaient dans le métier. » Et Roland Ménard ajoute  : « Jamais il n’a pris une décision sans avoir consulté au préalable des gens spécialistes du secteur en question. » Pour Olivier Clément, actuel délégué national du syndicat, « l’histoire se répète. Ce que Gérard Philipe défendait dans les années 1956-1958 n’a pas changé. Nous sommes toujours confrontés à des situations où des gens ne sont pas payés, sont soumis à des contrats bidon et à des entreprises dans lesquelles les conventions collectives ne sont pas toujours respectées. Le message de Gérard Philipe, “on peut être acteur et syndicaliste”, doit être entendu ».

Muriel Steinmetz


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